The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, Vol. 4, by Victor Hugo #11 in our series by Victor Hugo Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Ce fait, le voici: on assassine un peuple. Ou? En Europe. Ce fait a-t-il des temoins? Un temoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils? Non. Les nations ont au-dessus d'elles quelque chose qui est au-dessous d'elles les gouvernements. A de certains moments, ce contre-sens eclate: la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue? Non; elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements l'ignorent. Cela tient a ce que les gouvernements ne voient rien qu'a travers cette myopie, la raison d'etat; le genre humain regarde avec un autre oeil, la conscience. Nous allons etonner les gouvernements europeens en leur apprenant une chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas plus permis a un gouvernement qu'a un individu d'etre un assassin, c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l'Europe, c'est que, s'il existe un gouvernement bete fauve, il doit etre traite en bete fauve; c'est qu'a l'heure qu'il est, tout pres de nous, la, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on egorge les peres et les meres, on vend les petites filles et les petits garcons; c'est que, les enfants trop petits pour etre vendus, on les fend en deux d'un coup de sabre; c'est qu'on brule les familles dans les maisons; c'est que telle ville, Balak, par exemple, est reduite en quelques heures de neuf mille habitants a treize cents; c'est que les cimetieres sont encombres de plus de cadavres qu'on n'en peut enterrer, de sorte qu'aux vivants qui leur ont envoye le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est bien fait; nous apprenons aux gouvernements d'Europe ceci, c'est qu'on ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles, c'est qu'il y a dans les places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace de l'eventrement, c'est que les chiens rongent dans les rues le crane des jeunes filles violees, c'est que tout cela est horrible, c'est qu'il suffirait d'un geste des gouvernements d'Europe pour l'empecher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilises qui les laissent commettre sont epouvantables. Le moment est venu d'elever la voix. L'indignation universelle se souleve. Il y a des heures ou la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l'ordre de l'ecouter. Les gouvernements balbutient une reponse. Ils ont deja essaye ce begaiement. Ils disent: on exagere. Oui, l'on exagere. Ce n'est pas en quelques heures que la ville de Balak a ete exterminee, c'est en quelques jours; on dit deux cents villages brules, il n'y en a que quatrevingt-dix-neuf; ce que vous appelez la peste n'est que le typhus; toutes les femmes n'ont pas ete violees, toutes les filles n'ont pas ete vendues, quelques-unes ont echappe. On a chatre des prisonniers, mais on leur a aussi coupe la tete, ce qui amoindrit le fait; l'enfant qu'on dit avoir ete jete d'une pique a l'autre n'a ete, en realite, mis qu'a la pointe d'une bayonnette; ou il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double; etc., etc., etc. Et puis, pourquoi ce peuple s'est-il revolte? Pourquoi un troupeau d'hommes ne se laisse-t-il pas posseder comme un troupeau de betes? Pourquoi? ... etc. Cette facon de pallier ajoute a l'horreur. Chicaner l'indignation publique, rien de plus miserable. Les attenuations aggravent. C'est la subtilite plaidant pour la barbarie. C'est Byzance excusant Stamboul. Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d'un bois qu'on appelle la foret de Bondy ou la foret Noire est un crime; tuer un peuple au coin de cet autre bois qu'on appelle la diplomatie est un crime aussi. Plus grand. Voila tout. Est-ce que le crime diminue en raison de son enormite? Helas! c'est en effet une vieille loi de l'histoire. Tuez six hommes, vous etes Troppmann; tuez-en six cent mille, vous etes Cesar. Etre monstrueux, c'est etre acceptable. Preuves: la Saint-Barthelemy, benie par Rome; les dragonnades, glorifiees par Bossuet; le Deux-Decembre, salue par l'Europe. Mais il est temps qu'a la vieille loi succede la loi nouvelle; si noire que soit la nuit, il faut bien que l'horizon finisse par blanchir. Oui, la nuit est noire; on en est a la resurrection des spectres; apres le Syllabus, voici le Koran; d'une Bible a l'autre on fraternise; _jungamus dextras_; derriere le Saint-Siege se dresse la Sublime Porte; on nous donne le choix des tenebres; et, voyant que Rome nous offrait son moyen age, la Turquie a cru pouvoir nous offrir le sien. De la les choses qui se font en Serbie. Ou s'arretera-t-on? Quand finira le martyre de cette heroique petite nation? Il est temps qu'il sorte de la civilisation une majestueuse defense d'aller plus loin. Cette defense d'aller plus loin dans le crime, nous, les peuples, nous l'intimons aux gouvernements. Mais on nous dit: Vous oubliez qu'il y a des "questions". Assassiner un homme est un crime, assassiner un peuple est "une question". Chaque gouvernement a sa question; la Russie a Constantinople, l'Angleterre a l'Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France. Nous repondons: L'humanite aussi a sa question; et cette question la voici, elle est plus grande que l'Inde, l'Angleterre et la Russie: c'est le petit enfant dans le ventre de sa mere. Remplacons les questions politiques par la question humaine. Tout l'avenir est la. Disons-le, quoiqu'on fasse, l'avenir sera. Tout le sert, meme les crimes. Serviteurs effroyables. Ce qui se passe en Serbie demontre la necessite des Etats-Unis d'Europe. Qu'aux gouvernements desunis succedent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages; libre pensee, libre echange; fraternite. Est-ce donc si difficile, la paix? La Republique d'Europe, la Federation continentale, il n'y a pas d'autre realite politique que celle-la. Les raisonnements le constatent, les evenements aussi. Sur cette realite, qui est une necessite, tous les philosophes sont d'accord, et aujourd'hui les bourreaux joignent leur demonstration a la demonstration des philosophes. A sa facon, et precisement parcequ'elle est horrible, la sauvagerie temoigne pour la civilisation. Le progres est signe Achmet-Pacha. Ce que les atrocites de Serbie mettent hors de doute, c'est qu'il faut a l'Europe une nationalite europeenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la democratie en paix avec elle-meme, toutes les nations soeurs ayant pour cite et pour chef-lieu Paris, c'est-a-dire la liberte ayant pour capitale la lumiere. En un mot, les Etats-Unis d'Europe. C'est la le but, c'est la le port. Ceci n'etait hier que la verite; grace aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui l'evidence. Aux penseurs s'ajoutent les assassins. La preuve etait faite par les genies, la voila faite par les monstres. L'avenir est un dieu traine par des tigres. Paris, 29 aout 1876. II AU PRESIDENT DU CONGRES DE LA PAIX A GENEVE Paris, 10 septembre 1876. Mon honorable et cher president, Je vous envoie mes voeux fraternels. Le Congres de la paix persiste, et il a raison. Devant la France mutilee, devant la Serbie torturee, la civilisation s'indigne, et la protestation du Congres de la paix est necessaire. C'est a Berlin qu'est l'obstacle a la paix; c'est a Rome qu'est l'obstacle a la liberte. Heureusement le pape et l'empereur ne sont pas d'accord; Rome et Berlin sont aux prises. Esperons. Recevez mon cordial serrement de main. VICTOR HUGO. III LE BANQUET DE MARSEILLE Victor Hugo, invite au banquet par lequel les democrates de Marseille celebrent le grand anniversaire de la Republique, et ne pouvant s'y rendre, a ecrit la lettre suivante: Paris, 22 septembre 1876. Mes chers concitoyens, Vous m'avez adresse, en termes eloquents, un appel dont je suis profondement touche. C'est un regret pour moi de ne pouvoir m'y rendre. Je veux du moins me sentir parmi vous, et ce que je vous dirais, je vous l'ecris. L'heure ou nous sommes sera une de celles qui caracteriseront ce siecle. En ce moment la monarchie fait a sa facon la preuve de la republique. De tous les cotes, les rois font le mal; la querelle des trones et flagrante; de pape a empereur, on s'excommunie; de sultan a sultan, on s'assassine. Partout le cynisme de la victoire; partout cette espece d'ivrognerie terrible qu'on appelle la guerre. La force s'imagine qu'elle est le droit; ici, on mutile la France, c'est-a-dire la civilisation; la, on poignarde la Serbie, c'est-a-dire l'humanite. A cette heure, il y a un gouvernement, qui est un bandit, assis sur un peuple, qui est un cadavre. Certes les monarchies ne le font pas expres, mais elles demontrent la necessite de la republique. La monarchie imperiale aboutit a Sedan; la monarchie pontificale aboutit au Syllabus. Le Syllabus, je l'ai dit et je le repete, c'est toute la quantite de bucher possible au dix-neuvieme siecle. Au moment ou nous sommes, ce qui sort de l'autel, ce n'est pas la priere, c'est la menace; l'oraison est coupee par ce hoquet farouche: Anatheme! anatheme! Le pretre benit a poing ferme. On refuse aux cercueils ce qui leur est du; on ajoute a la violation du respect la violation de la loi; on meconnait ce qu'il y a de mysterieux et de venerable dans la volonte du mourant; on choisit, pour insulter la philosophie et la raison, l'instant ou la liberte de la conscience s'appuie sur la majeste de la mort. Qui fait ces choses audacieuses? Le vieil esprit sacerdotal et monarchique. Ici la conquete, la le massacre, la l'intolerance; le mensonge epousant la nuit, la haine de trone a trone engendrant la guerre de peuple a peuple, tel est le spectacle. Ou la democratie dit: Paix et liberte! le despotisme dit: Carnage et servitude! De la les crimes qui aujourd'hui epouvantent l'Europe. Admirons la maniere dont les monarchies s'y prennent pour montrer les beautes de la republique: elles montrent leurs laideurs. Tant que les fanatismes et les despotismes seront les maitres, l'Europe sera difforme et terrible. Mais esperons. Que prouvent les carcans et les chaines? qu'il faut que les peuples soient libres. Que prouvent les sabres et les mitrailles? qu'il faut que les peuples soient freres. Que prouvent les sceptres? qu'il faut des lois. Les lois, les voici: liberte de pensee, liberte de croyance, liberte de conscience; liberte dans la vie, delivrance dans la mort; l'homme libre, l'ame libre. Celebrons donc ce rassurant anniversaire, le 22 septembre 1792. Il y a une aurore dans l'humanite, comme il y en a une dans le ciel; ce jour-la le ciel et l'homme ont ete d'accord, les deux aurores ont fait leur jonction. _Lux populi, lux Dei._ La genereuse ville de Marseille a raison de venerer ce jour supreme; elle fait bien; je m'associe a sa patriotique manifestation. Cet anniversaire vient a propos. Il y a quatrevingt-quatre ans, a pareil jour, au milieu des plus redoutables complications, en presence de la coalition des rois, l'immense enigme humaine etant posee, une bouche sublime, la bouche de la France, s'est ouverte et a jete aux peuples ce cri qui est une solution: Republique! Il y a dans ce cri une puissance d'ecroulement qui ebranle sur leur base les tyrannies, les usurpations et les impostures, et qui fait trembler toutes les tours des tenebres. L'ecroulement du mal, c'est la construction du bien. Repetons-le, ce cri liberateur Republique! Repetons-le d'une voix si ferme et si haute qu'il ait raison de toutes les surdites. Achevons ce que nos aieux ont commence. Soyons les fils obeissants de nos glorieux peres. Completons la revolution francaise par la fraternite europeenne, et l'unite de la France par l'unite du continent. Etablissons entre les nations cette solide paix, la federation, et cette solide justice, l'arbitrage. Soyons des peuples d'esprit au lieu d'etre des peuples stupides. Echangeons des idees et non des boulets. Quoi de plus bete qu'un canon? Que toute l'oscillation du progres soit contenue entre ces deux termes: Civilisation, mais revolution. Revolution, mais civilisation. Et, convaincus, devoues, unanimes, glorifions nos dates memorables. Glorifions le 14 juillet, glorifions le 10 aout, glorifions le 22 septembre. Ayons une si fiere facon de nous en souvenir qu'il en sorte la liberte du monde. Celebrer les grands anniversaires, c'est preparer les grands evenements. Mes concitoyens, je vous salue. 1877 I LES OUVRIERS LYONNAIS Le dimanche 25 mars, une conference a lieu dans la salle du Chateau d'Eau pour les ouvriers lyonnais. Victor Hugo et Louis Blanc y prennent la parole. Voici le discours de Victor Hugo: Les ouvriers de Lyon souffrent, les ouvriers de Paris leur viennent en aide. Ouvriers de Paris, vous faites votre devoir, et c'est bien. Vous donnez la un noble exemple. La civilisation vous remercie. Nous vivons dans un temps ou il est necessaire d'accomplir d'eclatantes actions de fraternite. D'abord, parce qu'il est toujours bon de faire le bien; ensuite, parce que le passe ne veut pas se resigner a disparaitre, parce qu'en presence de l'avenir, qui apporte aux nations la federation et la concorde, le passe tache de reveiller la haine. (_Applaudissements_). Repondons a la haine par la solidarite et par l'union. Messieurs, je ne prononcerai que des paroles austeres et graves. Avoir devant soi le peuple de Paris, c'est un supreme honneur, et l'on n'en est digne qu'a la condition d'avoir en soi la droiture. Et j'ajoute, la moderation. Car, si la droiture est la puissance, la moderation est la force. Maintenant, et sous ces reserves, trouvez bon que je vous dise ma pensee entiere. A l'heure ou nous sommes, le monde est en proie a deux efforts contraires. Un mot suffit pour caracteriser cette heure etrange. A quoi songent les rois? A la guerre. A quoi songent les peuples? A la paix. (_Applaudissements prolonges._) L'agitation fievreuse des gouvernements a pour contraste et pour lecon le calme des nations. Les princes arment, les peuples travaillent. Les peuples s'aiment et s'unissent. Aux rois premeditant et preparant des evenements violents, les peuples opposent la grandeur des actions paisibles. Majestueuse resistance. Les populations s'entendent, s'associent, s'entr'aident. Ainsi, voyez: Lyon souffre, Paris s'emeut. Que le patriotique auditoire ici rassemble me permette de lui parler de Lyon. Lyon est une glorieuse ville, une ville laborieuse et militante. Au-dessus de Lyon, il n'y a que Paris. A ne voir que l'histoire, on pourrait presque dire que c'est a Lyon que la France est nee. Lyon est un des plus antiques berceaux du fait moderne; Lyon est le lieu d'inoculation de la democratie latine a la theocratie celtique; c'est a Lyon que la Gaule s'est transformee et transfiguree jusqu'a devenir l'heritiere de l'Italie; Lyon est le point d'intersection de ce qui a ete jadis Rome et de ce qui est aujourd'hui la France.--Lyon a ete notre premier centre. Agrippa a fait de Lyon le noeud des chemins militaires de la Gaule, et ce procede peremptoire de civilisation a ete imite depuis par les routes strategiques de la Vendee. Comme toutes les cites predestinees, la ville de Lyon a ete eprouvee; au deuxieme siecle par l'incendie, au cinquieme siecle par l'inondation, au dix-septieme siecle par la peste. Fait que l'histoire doit noter, Neron, qui avait brule Rome, a rebati Lyon. Lyon, historiquement illustre, n'est pas moins illustre politiquement. Aujourd'hui, entre toutes les villes d'Europe, Lyon represente l'initiative ingenieuse, le labeur puissant, opiniatre et fecond, l'invention dans l'industrie, l'effort du bien vers le mieux, et cette chose touchante et sublime,--car l'ouvrier de Lyon souffre,--la pauvrete creant la richesse. (_Mouvement._) Oui, citoyens, j'y insiste, la vertu qui est dans le travail, l'intuition sociale qui connait et qui reclame sans relache la quantite acceptable des revolutions, l'esprit d'aventure pour le progres, ce je ne sais quoi d'infatigable qu'on a quand on porte en soi l'avenir, voila ce qui caracterise la France, voila ce qui caracterise Lyon. Lyon a ete la metropole des Gaule, et l'est encore, avec l'accroissement democratique. C'est la ville du metier, c'est la ville de l'art, c'est la ville ou la machine obeit a l'ame, c'est la ville ou dans l'ouvrier il y a un penseur, et ou Jacquard se complete par Voltaire. (_Applaudissements._) Lyon est la premiere de nos villes; car Paris est autre chose, Paris depasse les proportions d'une nation; Lyon est essentiellement la cite francaise, et Paris est la cite humaine. C'est pourquoi l'assistance que Paris offre a Lyon est un admirable spectacle; on pourrait dire que Lyon assiste par Paris, c'est la capitale de la France secourue par la capitale du monde. (_Bravos_.) Glorifions ces deux villes. Dans un moment ou les partis du passe semblent conspirer la diminution de la France, et essayent de detroner le chef-lieu de la revolution au profit du chef-lieu de la monarchie, il est bon d'affirmer les grandes realites de la civilisation francaise, c'est-a-dire Lyon, la ville du travail, et Paris, la ville de la lumiere. (_Sensation. Bravos repetes_.) Autour de ces deux capitales se groupent toutes nos illustres villes, leurs soeurs ou leurs filles, et parmi elles cette admirable Marseille qui veut une place a part, car elle represente en France la Grece de meme que Lyon represente l'Italie. Mais elargissons l'horizon, regardons l'Europe, regardons les nations, et, en meme temps que nous demontrons la solidarite de nos villes, constatons, citoyens, au profit de la civilisation, tous les symptomes de la concorde humaine. Ces symptomes eclatent de toutes parts. Comme je le disais en commencant, a l'heure troublee ou nous sommes, les phenomenes inquietants viennent des rois, les phenomenes rassurants viennent des peuples. Au-dessous du grondement bestial de la guerre dechainee il y a sept ans par deux empereurs, au-dessous des menaces de carnage et de devastation a chaque instant renouvelees, quelquefois meme realisees en partie, temoin l'assassinat de la Bulgarie par la Turquie, au-dessous de la mobilisation des armees, au-dessous de tout ce sombre tumulte militaire, on sent une immense volonte de paix. Je le repete et j'y insiste, qui veut la guerre? Les rois. Qui veut la paix? Les peuples. Il semble qu'en ce moment une bataille etrange se prepare entre la guerre, qui est la volonte du passe, et la paix, qui est la volonte du present. (_Applaudissements_.) Citoyens, la paix vaincra. Ce triomphe de l'avenir, il est visible des aujourd'hui, il approche, nous y touchons. Il s'appellera l'Exposition de 1878. Qu'est-ce en effet qu'une Exposition internationale? C'est la signature de tous les peuples mise au bas d'un acte de fraternite. C'est le pacte des industries s'associant aux arts, des sciences encourageant les decouvertes, des produits s'echangeant avec les idees, du progres multipliant le bien-etre, de l'ideal s'accouplant au reel. C'est la communion des nations dans l'harmonie qui sort du travail. Lutte, si l'on veut, mais lutte feconde; eblouissante melee des travailleurs qui laisse derriere elle, non la mort, mais la vie, non des cadavres, mais des chefs-d'oeuvre; bataille superbe ou il n'y a que des vainqueurs. (_Longs applaudissements_.) Ce spectacle splendide, il est juste que ce soit Paris qui le donne au monde. 1870, c'est-a-dire le guet-apens de la guerre, a ete le fait de la Prusse; 1878, c'est-a-dire la victoire de la paix, sera la replique de la France. L'Exposition universelle de 1878, ce sera la guerre mise en deroute par la paix. Ce sera la reconciliation avec Paris, dont l'univers a besoin. La paix, c'est le verbe de l'avenir, c'est l'annonce des Etats-Unis de l'Europe, c'est le nom de bapteme du vingtieme siecle. Ne nous lassons pas, nous les philosophes, de declarer au monde la paix. Faisons sortir de ce mot supreme tout ce qu'il contient. Disons-le, ce qu'il faut a la France, a l'Europe, au monde civilise, ce qui est des a present realisable, ce que nous voulons, le voici: les religions sans l'intolerance, c'est-a-dire la raison remplacant le dogmatisme; la penalite sans la mort, c'est-a-dire la correction remplacant la vindicte; le travail sans l'exploitation, c'est-a-dire le bien-etre remplacant le malaise; la circulation sans la frontiere, c'est-a-dire la liberte remplacant la ligature; les nationalites sans l'antagonisme, c'est-a-dire l'arbitrage remplacant la guerre (_mouvement_); en un mot, tous les desarmements, excepte le desarmement de la conscience. (_Bravos repetes_.) Ah! cette exception-la, je la maintiens. Car tant que la politique contiendra la guerre, tant que la penalite contiendra l'echafaud, tant que le dogme contiendra l'enfer, tant que la force sociale sera comminatoire, tant que le principe, qui est le droit, sera distinct du fait, qui est le code, tant que l'indissoluble sera dans la loi civile et l'irreparable dans la loi criminelle, tant que la liberte pourra etre garrottee, tant que la verite pourra etre baillonnee, tant que le juge pourra degenerer en bourreau, tant que le chef pourra degenerer en tyran, tant que nous aurons pour precipices des abimes creuses par nous-memes, tant qu'il y aura des opprimes, des exploites, des accables, des justes qui saignent, des faibles qui pleurent, il faut, citoyens, que la conscience reste armee. (_Applaudissements prolonges_.) La conscience armee, c'est Juvenal terrible, c'est Tacite pensif, c'est Dante fletrissant Boniface, c'est-a-dire l'homme probe chatiant l'homme infaillible, c'est Voltaire vengeant Calas, c'est-a-dire la justice rappelant a l'ordre la magistrature. (_Sensation. Triple salve d'applaudissements._) La conscience armee, c'est le droit incorruptible faisant obstacle a la loi inique, c'est la philosophie supprimant la torture, c'est la tolerance abolissant l'inquisition, c'est le jour vrai remplacant dans les ames le jour faux, c'est la clarte de l'aurore substituee a la lueur des buchers. Oui, la conscience reste et restera armee, Juvenal et Tacite resteront debout, tant que l'histoire nous montrera la justice humaine satisfaite de son peu de ressemblance avec la justice divine, tant que la raison d'etat sera en colere, tant qu'un epouvantable _vae victis_ regnera, tant qu'on ecoutera un cri de clemence comme on ecouterait un cri seditieux, tant qu'on refusera de faire tourner sur ses gonds la seule porte qui puisse fermer la guerre civile, l'amnistie! (_Profonde emotion.--Applaudissements prolonges_.) Cela dit, je conclus. Et je conclus par l'esperance. Ayons une foi absolue dans la patrie. La destinee de la France fait partie de l'avenir humain. Depuis trois siecles la lumiere du monde est francaise. Le monde ne changera pas de flambeau. Pourtant, genereux patriotes qui m'ecoutez, ne croyez pas que je pousse l'esperance jusqu'a l'illusion. Ma foi en la France est filiale, et par consequent passionnee, mais elle est philosophique, et par consequent reflechie. Messieurs, ma parole est sincere, mais elle est virile, et je ne veux rien dissimuler. Non, je n'oublie pas que je parle aux hommes de Paris. La responsabilite est en proportion de l'auditoire. Une seule chose est a la taille du peuple, c'est la verite. Et dire la realite, c'est le devoir. Eh bien, la realite, c'est que nous traversons une heure redoutable. La realite, c'est que, si la nuit complete se faisait, il y aurait des possibilites de naufrage. Les crises succedent aux catastrophes. J'espere cependant. Je fais plus qu'esperer. J'affirme. Pourquoi? Je vais vous le dire, et ce sera mon dernier mot. La marche du genre humain vers l'avenir a toutes les complications d'un voyage de decouvertes. Le progres est une navigation; souvent nocturne. On pourrait dire que l'humanite est en pleine mer. Elle avance lentement, dans un roulis terrible, immense navire battu des vents. Il y a des instants sinistres. A de certains moments, la noirceur de l'horizon est profonde; il semble qu'on aille au hasard. Ou? a l'abime. On rencontre un ecueil, l'empire; on se heurte a un bas-fond, le _Syllabus_; on traverse un cyclone, Sedan (_mouvement_); l'annee de l'infaillibilite du pape est l'annee de la chute de la France; les ouragans et les tonnerres se melent; on a au-dessus de sa tete tout le passe en nuage et charge de foudres; cet eclair, c'est le glaive; cet autre eclair, c'est le sceptre; ce grondement, c'est la guerre. Que va-t-on devenir? Va-t-on finir par s'entre-devorer? En viendra-t-on a un radeau de la _Meduse_, a une lutte d'affames et de naufrages, a la bataille dans la tempete? Est-ce qu'il est possible qu'on soit perdu? On leve les yeux. On cherche dans le ciel une indication, une esperance, un conseil. L'anxiete est au comble. Ou est le salut? Tout a coup, la brume s'ecarte, une lueur apparait; il semble qu'une dechirure se fasse dans le noir complot des nuees, une trouee blanchit toute cette ombre, et, subitement, a l'horizon, au-dessus des gouffres, au dela des nuages, le genre humain frissonnant apercoit cette haute clarte allumee il y a quatre vingts ans par des geants sur la cime du dix-huitieme siecle, ce majestueux phare a feux tournants qui presente alternativement aux nations desemparees chacun des trois rayons dont se compose la civilisation future: Liberte, Egalite, Fraternite. (_Applaudissements prolonges_.) Liberte, cela s'adresse au peuple; Egalite, cela s'adresse aux hommes; Fraternite, cela s'adresse aux ames. Navigateurs en detresse, abordez a ce grand rivage, la Republique. Le port est la. (_Longue acclamation. Cris de: Vive la republique! Vive l'amnistie! Vive Victor Hugo_!) II LE SEIZE MAI I LA PROROGATION Le 16 mai 1877, un essai preliminaire de coup d'etat fut tente par M. le marechal de Mac-Mahon, president de la Republique. Brusquement il congedia, sur les plus futiles pretextes, le ministere republicain de M. Jules Simon, qui reunissait dans la chambre une majorite de deux cents voix. Le nouveau cabinet, sous la presidence de M. de Broglie, ne fut compose que de monarchistes. Deux jours apres, un decret du president de la Republique prorogeait le parlement pour un mois. Aussitot les gauches des deux chambres tinrent chacune leur reunion pleniere et redigerent des declarations collectives adressees au pays. Dans la reunion des gauches du Senat, Victor Hugo prit la parole: Dans quelles circonstances l'evenement qui nous preoccupe se produit-il? Laissez-moi vous le dire. Deux choses me frappent. Voici la premiere: La France etait en pleine paix, en pleine convalescence de ses derniers malheurs, en pleine possession d'elle-meme; la France donnait au monde tous les grands exemples, l'exemple du travail, de l'industrie, du progres sous toutes les formes; elle etait superbe de tranquillite et d'activite; elle se preparait a convier tous les peuples chez elle; elle prenait l'initiative de l'Exposition universelle, et, meurtrie, mutilee, mais toujours grande, elle allait donner une fete a la civilisation. En ce moment-la, dans ce calme fecond et auguste, quelqu'un la trouble. Qui? Son gouvernement. Une sorte de declaration de guerre est faite. A qui? A la France en paix. Par qui? Par le pouvoir. (_Oui! oui!--Adhesion unanime_.) La seconde chose qui me frappe, la voici: Si la France est en paix, l'Europe ne l'est pas. Si au dedans nous sommes tranquilles, au dehors nous sommes inquiets. Le continent prend feu. Deux empires se heurtent en orient; au nord, un autre empire guette; a cote du nord, une puissante nation voisine fait son branle-bas de combat. Plus que jamais, il importe que la France, pour rester forte, reste paisible. Eh bien! c'est le moment qu'on choisit pour l'agiter! C'est pour le pays l'heure de la prudence; c'est pour le gouvernement l'heure des imprudences. Ces deux grands faits, la paix en France, la guerre en Europe, exigeaient tous les deux un gouvernement sage. C'est l'instant que prend le gouvernement pour devenir un gouvernement d'aventure. Une etincelle suffirait pour tout embraser; le gouvernement secoue la torche. (_Sensation profonde_.) Oui, gouvernement d'aventure. Je ne veux pas, pour l'instant, le qualifier plus severement, esperant toujours que le pouvoir se sentira averti par l'enormite de certains souvenirs, et qu'il s'arretera. Je recommande au pouvoir personnel la lecture attentive de la constitution. (_Mouvement_.) Il y a la sur la responsabilite plusieurs articles serieux. J'en pourrais dire davantage. Mais je me borne a ces quelques paroles. J'ai une fonction comme senateur et une mission comme citoyen; je ne faillirai ni a l'une ni a l'autre. Vous, mes collegues, vous resisterez vaillamment, je le sais et je le declare, aux empietements illegaux et aux usurpations inconstitutionnelles. Surveillons plus que jamais le pouvoir. Dans la situation ou nous sommes, souvenez-vous de ceci: toute la defiance que vous montrerez au nouveau ministere, vous sera rendue en confiance par la nation. Messieurs, rassurons la France, rassurons-la dans le present, rassurons-la dans l'avenir. La republique est une delivrance definitive. Esperance est un des noms de la liberte. Aucun piege ne reussira. La verite et la raison prevaudront. La justice triomphera de la magistrature. La conscience humaine triomphera du clerge. La souverainete nationale triomphera des dictatures, clericales ou soldatesques. La France peut compter sur nous, et nous pouvons compter sur elle. Soyons fideles a tous nos devoirs, et a tous nos droits. (_Adhesion unanime.--Applaudissements prolonges_.) II LA DISSOLUTION La prorogation d'un mois expiree, le marechal de Mac-Mahon adresse, le 17 juin, un message au senat, lui demandant, aux termes de la constitution, de prononcer avec le president de la Republique, la dissolution de la chambre des deputes. La chambre des deputes replique aussitot par un ordre du jour declarant que "le ministere n'a pas la confiance de la nation". Cet ordre du jour est vote par 363 voix contre 158. Le 21 juin, les bureaux du senat se reunissent pour nommer la commission chargee du rapport sur la demande de dissolution. Dans le quatrieme bureau, dont Victor Hugo fait partie, se passe l'incident suivant, rapporte ainsi par _le Rappel_. _Reunion dans les bureaux du senat_. "Il s'est produit, au 4e bureau, un incident qui a cause une vive emotion. "M. Victor Hugo fait partie de ce bureau. M. le vicomte de Meaux, ministre du commerce, en fait egalement partie. "La discussion s'est ouverte sur le projet de dissolution. "Apres des discours de MM. Bertauld et de Lasteyrie contre le projet et de MM. de Meaux et Depeyre pour, la seance semblait terminee, lorsque M. Victor Hugo a demande la parole. "Il a dit: J'ai garde le silence jusqu'a ce moment, et j'etais resolu a ne point intervenir dans le debat, esperant qu'une question essentielle serait posee, et aimant mieux qu'elle le fut par d'autres que par moi. Cette question n'a pas ete posee. Je vois que la seance va se clore, et je crois de mon devoir de parler. Je desire n'etre point nomme commissaire, et je prie mes amis de voter, comme je le ferai moi-meme, pour notre honorable collegue, M. Bertauld. Cela dit, et absolument desinteresse dans le vote qui va suivre, j'entre dans ce qui est pour moi la question necessaire et immediate. Un ministre est ici present. Je profite de sa presence, c'est a lui que je parle, et voici ce que j'ai a dire a M. le ministre du commerce: Il est impossible que le president de la Republique et les membres du cabinet nouveau n'aient point examine entre eux une eventualite, qui est pour nous une certitude: le cas ou, dans trois mois, la chambre, dissoute aujourd'hui, reviendrait augmentee en nombre dans le sens republicain, et, ce qui est une augmentation plus grande encore, accrue en autorite et en puissance par son mandat renouvele et par le vote decisif de la France souveraine. En presence de cette chambre, qui sera a la fois la chambre ancienne, repudiee par le pouvoir personnel, et la chambre nouvelle, voulue par la souverainete nationale, que fera le gouvernement? quels plans a-t-il arretes? quelle conduite compte-t-il suivre? Le president fera-t-il simplement son devoir, qui est de se retirer et d'obeir a la nation, et les ministres disparaitront-ils avec lui? En un mot, quelle est la resolution du president et de son cabinet, dans le cas grave que je viens d'indiquer? Je pose cette question au membre du cabinet ici present. Je la pose categoriquement et absolument. Aucun faux-fuyant n'est possible: ou le ministre me repondra, et j'enregistrerai sa reponse; ou il refusera de repondre, et je constaterai son silence. Dans les deux cas, mon but sera atteint; et, que le ministre parle ou qu'il se taise, l'espece de clarte que je desire, je l'aurai. "Sur ces paroles, au milieu du profond silence et de l'attente unanime des senateurs, M. de Meaux s'est leve. Voici sa reponse: "La question posee par M. Victor Hugo ne pourrait etre posee qu'au president de la Republique, et excede la competence des ministres." "Une certaine agitation a suivi cette reponse. MM. Valentin, Ribiere, Lepetit et d'autres encore se sont vivement recries. "M. Victor Hugo a repris la parole en ces termes: Vous venez d'entendre la reponse de M. le ministre. Eh bien! je vais repliquer a l'honorable M. de Meaux par un fait qui est presque pour lui un fait personnel. Un homme qui lui touche de tres pres, orateur considerable de la droite, dont j'avais ete l'ami a la chambre des pairs et dont j'etais l'adversaire a l'assemblee legislative, M. de Montalembert, apres la crise de juillet 1851, s'emut, bien qu'allie momentane de l'Elysee, des intentions qu'on pretait au president, M. Louis Bonaparte, lequel protestait du reste de sa loyaute. M. de Montalembert, alors, se souvenant de notre ancienne amitie, me pria de faire, en mon nom et au sien, au ministre Baroche, la question que je viens de faire tout a l'heure a M. de Meaux.... (_Profond mouvement d'attention_.) Et le ministre d'alors fit a cette question identiquement la meme reponse que le ministre d'aujourd'hui. Trois mois apres, eclatait ce crime qui s'appellera dans l'histoire le 2 decembre. "Une vive emotion succede a ces paroles. "Aucune replique de M. de Meaux. Exclamations des senateurs presents. "Le president du bureau, M. Batbie, fait, tardivement, remarquer que les interpellations aux ministres ne sont d'usage qu'en seance publique; dans les bureaux, il n'y a pas de ministre; un membre parle a un membre, un collegue a un collegue; et M. Victor Hugo ne peut pas exiger de M. de Meaux une autre reponse que celle qui lui a ete faite. "--Je m'en contente! s'ecrie M. Victor Hugo. "Et les quinze membres de la gauche applaudissent." _Seance publique du senat._ --12 JUIN 1877.-- Messieurs, Un conflit eclate entre deux pouvoirs. Il appartient au senat de les departager. C'est aujourd'hui que le senat va etre juge. Et c'est aujourd'hui que le senat va etre juge. (_Applaudissements a gauche._) Car si au-dessus du gouvernement il y a le senat, au-dessus du senat il y a la nation. Jamais situation n'a ete plus grave. Il depend aujourd'hui du senat de pacifier la France ou de la troubler. Et pacifier la France, c'est rassurer l'Europe; et troubler la France, c'est alarmer le monde. Cette delivrance ou cette catastrophe dependent du senat. Messieurs, le senat va aujourd'hui faire sa preuve. Le senat aujourd'hui peut etre fonde par le senat. (_Bruit a droite.--Approbation a droite._) L'occasion est unique, vous ne la laisserez pas echapper. Quelques publicistes doutent que le senat soit utile; montrez que le senat est necessaire. La France est en peril, venez au secours de la France. (_Bravos a gauche_.) Messieurs, le passe donne quelquefois des renseignements. De certains crimes, que l'histoire n'oublie pas, ont des reflets sinistres, et l'on dirait qu'ils eclairent confusement les evenements possibles. Ces crimes sont derriere nous, et par moments nous croyons les revoir devant nous. Il y a parmi vous, messieurs, des hommes qui se souviennent. Quelquefois se souvenir, c'est prevoir. (_Applaudissements a gauche_.) Ces hommes ont vu, il y a vingt-six ans, ce phenomene: Une grande nation qui ne demande que la paix, une nation qui sait ce qu'elle veut, qui sait d'ou elle vient et qui a droit de savoir ou elle va, une nation qui ne ment pas, qui ne cache rien, qui n'elude rien, qui ne sous-entend rien, et qui marche dans la voie du progres droit devant elle et a visage decouvert, la France, qui a donne a l'Europe quatre illustres siecles de philosophie et de civilisation, qui a proclame par Voltaire la liberte religieuse (_Protestations a droite, vive approbation a gauche_) et par Mirabeau la liberte politique; la France qui travaille, qui enseigne, qui fraternise, qui a un but, le bien et qui le dit, qui a un moyen, le juste, et qui le declare, et, derriere cet immense pays en pleine activite, en pleine bonne volonte, en pleine lumiere, un gouvernement masque. (_Applaudissements prolonges a gauche. Reclamations a droite_.) Messieurs, nous qui avons vu cela, nous sommes pensifs aujourd'hui, nous regardons avec une attention profonde ce qui semble etre devant nous: une audace qui hesite, des sabres qu'on entend trainer, des protestations de loyaute qui ont un certain son de voix; nous reconnaissons le masque. (_Sensation_.) Messieurs, les vieillards sont des avertisseurs. Ils ont pour fonction de decourager les choses mauvaises et de deconseiller les choses perilleuses. Dire des paroles utiles, dussent-elles paraitre inutiles, c'est la leur dignite et leur tristesse. (_Tres bien! a gauche_.) Je ne demande pas mieux que de croire a la loyaute, mais je me souviens qu'on y a deja cru. (_C'est vrai! a gauche_.) Ce n'est pas ma faute si je me souviens. Je vois des ressemblances qui m'inquietent, non pour moi qui n'ai rien a perdre dans la vie et qui ai tout a gagner dans la mort, mais pour mon pays. Messieurs, vous ecouterez l'homme en cheveux blancs qui a vu ce que vous allez revoir peut-etre, qui n'a plus d'autre interet sur la terre que le votre, qui vous conseille tous avec droiture, amis et ennemis, et qui ne peut ni hair ni mentir, etant si pres de la verite eternelle. (_Profonde sensation. Applaudissements prolonges_.) Vous allez entrer dans une aventure. Eh bien, ecoutez celui qui en revient. (_Mouvement_.) Vous allez affronter l'inconnu, ecoutez celui qui vous dit: l'inconnu, je le connais. Vous allez vous embarquer sur un navire dont la voile frissonne au vent, et qui va bientot partir pour un grand voyage plein de promesses, ecoutez celui qui vous dit: Arretez, j'ai fait ce naufrage-la. (_Applaudissements_.) Je crois etre dans le vrai. Puisse-je me tromper, et Dieu veuille qu'il n'y ait rien de cet affreux passe dans l'avenir! Ces reserves faites,--et c'etait mon devoir de les faire,--j'aborde le moment present, tel qu'il apparait et tel qu'il se montre, et je tacherai de ne rien dire qui puisse etre conteste. Personne ne niera, je suppose, que l'acte du 16 mai ait ete inattendu. Cela a ete quelque chose comme le commencement d'une premeditation qui se devoile. L'effet a ete terrible. Remontons a quelques semaines en arriere. La France etait en plein travail, c'est-a-dire en pleine fete. Elle se preparait a l'Exposition universelle de 1878 avec la fierte joyeuse des grandes nations civilisatrices. Elle declarait au monde l'hospitalite. Paris, convalescent, glorieux et superbe, elevait un palais a la fraternite des nations; la France, en depit des convulsions continentales, etait confiante et tranquille, et sentait s'approcher l'heure du supreme triomphe, du triomphe de la paix. Tout a coup, dans ce ciel bleu un coup de foudre eclate, et au lieu d'une victoire on apporte a la France une catastrophe. (_Vive emotion.--Bravos a gauche_.) Le 15 mai, tout prosperait; le 16, tout s'est arrete. On a assiste au spectacle etrange d'un malheur public, fait expres. (_Sensation_.) Subitement, le credit se deconcerte; la confiance disparait; les commandes cessent; les usines s'eteignent; les manufactures se ferment; les plus puissantes renvoient la moitie de leurs ouvriers; lisez les remontrances des chambres de commerce; le chomage, cette peste du travail, se repand et s'accroit, et une sorte d'agonie commence. Ce que cette calamite, le 16 mai, coute a notre industrie, a notre commerce, a notre travail national, ne peut se chiffrer que par des centaines de millions. (_Allons donc! a droite.--Oui! oui! a gauche_.) Eh bien, messieurs, aujourd'hui que vous demande-t-on? De la continuer. Le 16 mai desire se completer. Un mois d'agonie, c'est peu; il en demande quatre. Dissolvez la chambre. On verra ou la France en sera au bout de quatre mois. La duree du 16 mai, c'est la duree de la catastrophe. Aggravation funeste. Partout la stagnation commerciale, partout la fievre politique. Trois mois de querelle et de haine. L'angoisse ajoutee a l'angoisse. Ce qui n'etait que le chomage sera la faillite; ruine pour les riches, famine pour les pauvres; l'electeur accule a son droit; l'ouvrier sans pain arme du vote. La colere melee a la justice. Tel est le lendemain de la dissolution. (_Mouvement_.) Si vous l'accordiez, messieurs, le service que le 16 mai aurait rendu a la France equivaudrait au service vice que rend une rupture de rails a un train lance a toute vapeur. (_C'est vrai_!) Et j'hesite a achever ma pensee, mais il faut, sinon tout dire, au moins tout indiquer. Messieurs, reflechissez. L'Europe est en guerre. La France a des ennemis. Si, en l'absence des chambres, dans l'eclipse de la souverainete nationale, si l'etranger.... (_Bruit et protestations a droite.--A gauche_: N'interrompez pas!--_M. le president_: Faites silence!--_A gauche_: C'est a la droite qu'il faut dire cela!) ....Si l'etranger profitait de cette paralysie de la France, si ... je m'arrete. Ici, messieurs, la situation apparait tellement grave, que nous avons pu voir dans les bureaux du senat des membres du cabinet faire appel a notre patriotisme et nous demander de ne pas insister. Nous n'insistons pas. Mais nous nous retournons vers le pouvoir personnel, et nous lui disons: La guerre exterieure actuelle ajoutee a la crise interieure faite par vous cree une situation telle que, de votre aveu, l'on ne peut pas meme sonder ce qui est possible. Pourquoi alors faire cette crise? Puisque vous avez le choix du moment, pourquoi choisir ce moment-ci? Vous n'avez aucun reproche serieux a faire a la chambre des deputes; le mot _radical_ applique a ses tendances ou a ses actes est vide de sens. La chambre a eu le tres grand tort, a mes yeux, de ne pas voter l'amnistie; mais je ne suppose pas que ce soit la votre grief contre elle. (_Sourires a gauche_.) La chambre des deputes a pousse l'esprit de conciliation et de consentement jusqu'a partager avec le senat son privilege en matiere d'impots, c'est-a-dire qu'elle a fait en France plus de concessions au senat que la chambre des communes n'en fait en Angleterre a la chambre des lords. (_A gauche: C'est vrai_!) La chambre des deputes, a part les turbulences de la droite, est moderee, parlementaire et patriote; seulement il y a entre elle, chambre nationale, et vous, pouvoir personnel, incompatibilite d'humeur; vous avez, a ce qu'il parait, des theories politiques qui font mauvais menage avec les theories politiques de la chambre des deputes, et vous voulez divorcer. Soit. Mais il n'y a la aucune urgence. Pourquoi prendre l'heure la plus perilleuse? Dissoudre la chambre en ce moment, c'est desarmer la France. (_Mouvement_.) Pourquoi ne pas attendre que le conflit europeen soit apaise? Quand la situation sera redevenue calme, si votre incompatibilite d'humeur ne s'est pas dissipee, si vous persistez dans votre fantaisie theorique, vous nous en reparlerez, et, puisque nous sommes ce qu'en Angleterre on appelle la cour des divorces, nous aviserons. Nous choisirons entre la chambre et vous. Mais rien ne presse, attendez. En ce moment, soyons prudents, et n'ajoutons pas, de gaiete de coeur, a la complication exterieure, deja tres redoutable, une complication interieure plus redoutable encore. (_Tres bien! tres bien! a gauche_.) Nous disons cela, qui est sage. Messieurs, une chose me frappe, et je dois la dire: c'est qu'en ce moment, dans l'heure critique ou nous sommes, l'esprit de gouvernement est de ce cote (_montrant la gauche_), et l'esprit de revolution est du cote oppose (_montrant la droite_). (_C'est vrai! c'est vrai! a gauche_). En effet, que veut-on de ce cote, du cote republicain? Le maintien de ce qui est, l'amelioration lente et sage des institutions, le progres pas a pas, aucune secousse, aucune violence, le suffrage universel, c'est-a-dire la paix entre les opinions, et l'Exposition universelle, c'est-a-dire la paix entre les nations. Et qu'est-ce que cet ensemble de bonnes volontes tournees vers le bien? Messieurs, c'est l'esprit de gouvernement. (_Applaudissements a gauche_.) Et du cote oppose, du cote monarchique, que veut-on? Le renversement de la republique, la paix publique livree a la competition de trois monarchies, le parti pris pour le pape contre notre alliee l'Italie, la partialite pour un culte allant jusqu'a l'acceptation d'une guerre religieuse eventuelle (_Denegations a droite.--A gauche: Oui! oui!_), et cela a une epoque ou la France ne peut et ne doit faire que des guerres patriotiques, le suffrage universel discute, la force rompant l'equilibre de la loi et du droit, la negation de notre legislation civile par la revendication catholique; en un mot, une effrayante remise en question de toutes les solutions sur lesquelles repose la societe moderne. (_Applaudissements repetes a gauche_.) Qu'est-ce que tout cela, messieurs? c'est l'esprit de revolution. (_Oui! oui!--Applaudissements_.) J'avais donc raison de le dire: oui, a cette heure, l'esprit de gouvernement est dans l'opposition, et l'esprit de revolution est dans le gouvernement! Qu'est-ce que la dissolution? C'est une revolution possible. Quelle revolution? La pire de toutes. La revolution inconnue. (_Sensation.--Murmures a droite.--Vive adhesion, a gauche_.) Messieurs les senateurs, croyez-moi. Oui, soyez le gouvernement. Coupez court a cette tentative. Arretez net cette etrange insurrection du 16 mai.... (_Reclamations a droite; cris_: A l'ordre! a l'ordre!--_Applaudissements prolonges a gauche.--M. le president_: Les applaudissements par lesquels on soutient l'orateur n'empecheront pas le president de faire son devoir: ce n'est pas assez d'avoir porte contre une partie de cette chambre des accusations d'opinions factieuses, vous appelez un acte qui n'est pas sorti de la legalite un acte revolutionnaire; le president s'en etonne. --_A gauche_: Ce sont des preliminaires de revolution!--_M. Valentin_: L'avertissement etait necessaire!--_M. le president_: Monsieur Valentin, vous n'avez pas la parole!--_A gauche, a M. Victor Hugo_: Continuez! --_A droite_: Que l'orateur retire le mot "insurrection"!--_A gauche, unanimement_: Non! ne retirez rien!--_L'orateur ne retire rien et continue_.) Ayez, messieurs, une volonte, une grande volonte, et signifiez-la. La France veut etre rassuree. Rassurez-la. On l'ebranle. Raffermissez-la. Vous etes le seul pouvoir que ne domine aucun autre. Ces pouvoirs-la finissent par avoir toute la responsabilite. La chambre releve, de vous, vous pouvez la dissoudre; le president releve de vous, vous pouvez le juger. Ayez le respect, je dis plus, l'effroi de votre toute-puissance, et usez-en pour le bien. Redoutez-vous vous-memes, et prenez garde a ce que vous allez faire. Des corps tels que celui-ci sauvent ou perdent les nations. Sauvez votre pays. (_Sensation.--Vifs applaudissements a gauche_.) Messieurs, la logique de la situation qui nous est faite me ramene a ce que je vous disais en commencant: C'est aujourd'hui que la grave question des deux chambres, posee par la constitution, va etre resolue. Deux chambres sont-elles utiles? Une seule chambre est-elle preferable? En d'autres termes, faut-il un senat? Chose etrange! le gouvernement, en croyant poser la question de la chambre des deputes, a pose la question du senat. (_Mouvement_.) Et, chose non moins remarquable, c'est le senat qui va la resoudre. (_Approbation a gauche_.) On vous propose de dissoudre une chambre. Vous pouvez vous faire cette demande: laquelle? (_Tres bien! a gauche_.) Messieurs, j'y insiste. Il depend aujourd'hui du senat de pacifier la France ou de troubler le monde. La France est aujourd'hui desarmee en face de toutes les coalitions du passe. Le senat est son bouclier. La France, livree aux aventures, n'a plus qu'un point d'appui, un seul, le senat. Ce point d'appui lui manquera-t-il? Le senat, en votant la dissolution, compromet la tranquillite publique et prouve qu'il est dangereux. Le senat, en rejetant la dissolution, rassure la patrie et prouve qu'il est necessaire. Senateurs, prouvez que vous etes necessaires. (_Adhesion a gauche_.) Je me tourne vers les hommes qui en ce moment gouvernent, et je leur dis: Si vous obtenez la dissolution, dans trois mois le suffrage universel vous renverra cette chambre. La meme. Pour vous pire. Pourquoi? Parce qu'elle sera la meme. (_Sensation profonde_.) Souvenez-vous des 221. Ce chiffre sonne comme un echo de precipice. C'est la que Charles X est tombe. (_Sensation_.) Le gouvernement fait cette imprudence, l'ouverture de l'inconnu. Messieurs les senateurs, vous refuserez la dissolution. Et ainsi vous rassurerez la France et vous fonderez le senat. (_Tres bien! a gauche_.) Deux grands resultats obtenus par un seul vote. Ce vote, la France l'attend de vous. Messieurs, le peril de la dissolution, ce pourrait etre, ou de nous jeter avant l'heure, d'un mouvement eperdu et desordonne, dans le progres sans transition, et dans ces conditions-la le progres peut etre un precipice; ou de nous ramener a ce gouffre bien autrement redoutable, le passe. Dans le premier cas, on tombe la tete la premiere; dans le second cas, on tombe a reculons. (_Applaudissements a gauche, rires a droite_.) Ne pas tomber vaut mieux. Vous aurez la sagesse que les ministres n'ont pas. Mais n'est-il pas etrange que le gouvernement en soit la de nous offrir le choix entre deux abimes! (_Vive emotion_.) Nous ne tomberons ni dans l'un ni dans l'autre. Votre prudence preservera la patrie. On peut dire de la France qu'elle est insubmersible. S'il y avait un deluge, elle serait l'arche. Oui, dans un temps donne, la France triomphera de l'ennemi du dedans comme de l'ennemi du dehors. Ce n'est pas une esperance que j'exprime ici, c'est une certitude. Qu'est-ce qu'une coalition des partis contre la souveraine realite? Quand meme un de ces partis voudrait mettre le droit divin au-dessus du droit public, et l'autre le sabre au-dessus du vote, et l'autre le dogme au-dessus de la raison, non, une arrestation de civilisation en plein dix-neuvieme siecle n'est pas possible; une constitution n'est pas une gorge de montagnes ou peuvent s'embusquer des trabucaires; on ne devalise pas la revolution francaise; on ne detrousse pas le progres humain comme on detrousse une diligence. Nos ennemis peuvent se liguer. Soit. Leur ligue est vaine. Au milieu de nos fluctuations et de nos orages, dans l'obscurite de la lutte profonde, quelqu'un qu'on ne terrasse pas est des a present visible et debout, c'est la loi, l'eternelle loi honnete et juste qui sort de la conscience publique, et derriere la brume epaisse ou nous combattons il y a un victorieux, l'avenir. (_Vive sensation.--Applaudissements a gauche_.) Nos enfants auront cet eblouissement. Et, nous aussi, et avec plus d'assurance que les anciens croises, nous pouvons dire: Dieu le veut! Non, le passe ne prevaudra pas. Eut-il la force, nous avons la justice, et la justice est plus forte que la force. Nous sommes la philosophie et la liberte. Non, tout le moyen age condense dans le Syllabus n'aura pas raison de Voltaire; non, toute la monarchie, fut-elle triple, et eut-elle, comme l'hydre, trois tetes, n'aura pas raison de la republique. (_Non! non! non! a gauche_.) Le peuple, appuye sur le droit, c'est Hercule appuye sur la massue. Et maintenant que la France reste en paix. Que le peuple demeure tranquille. Pour rassurer la civilisation, Hercule au repos suffit. Je vote contre la catastrophe. Je refuse la dissolution. (_Acclamation unanime et prolongee a gauche.--Les senateurs de gauche se levent, et M. Victor Hugo, en regagnant sa place, est chaleureusement felicite par tous ses collegues.--La seance est suspendue_.) REPONSE AUX OUVRIERS LYONNAIS La dissolution est prononcee par 349 voix contre 130. La nation est resolue, le pouvoir est agressif. Le marechal de Mac-Mahon, apres une revue passee le 1er juillet, adresse a l'armee un ordre du jour, qui se termine ainsi: "....Vous m'aiderez, j'en suis certain, a maintenir le respect de l'autorite et des lois dans l'exercice de la mission qui m'a ete confiee, et que je remplirai jusqu'au bout." Une adresse de remerciement a Victor Hugo pour le discours sur les ouvriers lyonnais avait ete votee par le comite d'initiative de Perrache, et envoyee, le 14 juillet, dans un album splendidement relie, contenant les noms de tous les signataires et portant sur la couverture: LA DEMOCRATIE LYONNAISE A VICTOR HUGO. Victor Hugo repond: Paris, 19 juillet 1877. Mes chers et vaillants concitoyens, Je recois avec emotion votre envoi magnifique. J'avais deja eu un bonheur, faire mon devoir, et le faire pour vous. Ce bonheur, vous le completez. Je vous remercie. Je continuerai; vous vous appuierez sur moi et je m'appuierai sur vous. L'heure actuelle est menacante; le temps des epreuves va recommencer peut-etre. Ce que nous avons deja fait, nous le ferons encore. Nous aussi, nous irons _jusqu'au bout_. On nous fait, bien malgre nous, helas! une situation perilleuse. Puisqu'il le faut, nous l'acceptons. Quant a moi, je ne reculerai devant aucune des consequences du devoir. Sortir de l'exil donne le droit d'y rentrer. Quant au sacrifice de la vie, il est peu de chose a cote du sacrifice de la patrie. Mais ne craignons rien. Nous avons pour nous, citoyens libres de la France libre, la force des choses a laquelle s'ajoute la force des idees. Ce sont la les deux courants supremes de la civilisation. Aucun doute sur l'avenir n'est possible. La verite, la raison et la justice vaincront, et du miserable conflit actuel sortira, par la toute-puissance du suffrage universel, sans secousse et sans lutte peut-etre, la republique prospere, douce et forte. Le peuple francais est l'armee humaine, et la democratie lyonnaise en est l'avant-garde. Ou va cette armee? a la paix. Ou va cette avant-garde? a la liberte. Hommes de Lyon, mes freres, je vous salue. LA PUBLICATION DE L'HISTOIRE D'UN CRIME --1er OCTOBRE 1877-- Entre les "actes" de Victor Hugo, il faut noter a cette place un de ceux qui furent le plus efficaces et le plus salutaires--la publication de l'_Histoire d'un crime_. Les elections generales avaient ete fixees par le gouvernement du 16 mai a la date du 14 octobre. Le 1er octobre, l'_Histoire d'un crime_ parut, precedee de ces deux simples lignes: Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent. Je le publie. III LES ELECTIONS _Discours pour la candidature de M. Jules Grevy_. Le pouvoir personnel s'etait affirme, dans les discours et manifestes du president de la republique, par des paroles imprudentes: "Mon nom ... ma pensee ... ma politique ... ma volonte." Le 12 octobre, avant-veille des elections, une reunion electorale eut lieu au gymnase Paz, pour soutenir, dans le neuvieme arrondissement de Paris, la candidature de M. Jules Grevy, qui fut elu, le surlendemain, a l'immense majorite de 12,372 voix. Victor Hugo prit la parole dans cette reunion, et dit: Messieurs, Un homme eminent se presente a vos suffrages. Nous appuyons sa candidature. Vous le nommerez; car le nommer c'est reelire en lui la chambre dont il fut le president. Le pays va rappeler cette chambre si etrangement congediee. Il va la reelire, avec severite pour ceux qui l'ont dissoute. Nommer Jules Grevy, c'est faire reparation au passe et donner un gage a l'avenir. Je n'ajouterai rien a tout ce qui vient de vous etre dit sur cet homme qui realise la definition de Ciceron: eloquent et honnete. Je me bornerai a exposer devant vous, avec une brievete et une reserve que vous apprecierez, quelques idees, utiles peut-etre en ce moment. Electeurs, Vous allez exercer le grand droit et remplir le grand devoir du citoyen. Vous allez nommer un legislateur. C'est-a-dire incarner dans un homme votre souverainete. C'est la, citoyens, un choix considerable. Le legislateur est la plus haute expression de la volonte nationale. Sa fonction domine toutes les autres fonctions. Pourquoi? C'est que c'est de sa conscience que sort la loi. La conscience est la loi interieure; la loi est la conscience exterieure. De la le religieux respect qui lui est du. Le respect de la loi, c'est le devoir de la magistrature, l'obligation du clerge, l'honneur de l'armee. La loi est le dogme du juge, la limite du pretre, la consigne du soldat. Le mot _hors la loi_ exprime a la fois le plus grand des crimes et le plus terrible des chatiments. D'ou vient cette suprematie de la loi? C'est, je le repete, que la loi est pour le peuple ce qu'est pour l'homme la conscience. Rien en dehors d'elle, rien au-dessus d'elle. De la, dans les etats bien regles, la subordination du pouvoir executif au pouvoir legislatif. (_Vive adhesion_.) Cette subordination est etroite, absolue, necessaire. Toute resistance du pouvoir executif au pouvoir legislatif est un empietement; toute violation du pouvoir legislatif par le pouvoir executif est un crime. La force contre le droit, c'est la un tel forfait que le Dix-huit-Brumaire suffit pour effacer la gloire d'Austerlitz, et que le Deux-Decembre suffit pour engloutir le nom de Bonaparte. Dans le Dix-huit-Brumaire et dans le Deux-Decembre, ce qui a naufrage, ce n'est pas la France, c'est Napoleon. Si je prononce en ce moment ce nom, Napoleon, c'est uniquement parce qu'il est toujours utile de rappeler les faits et d'invoquer les principes; mais il va sans dire que ce nom tient trop de place dans l'histoire pour que je songe a le rapprocher des noms de nos gouvernants actuels. Je ne veux blesser aucune modestie. (_Bravos et rires_.) Ce que je veux affirmer, et affirmer inflexiblement, c'est le profond respect du par le pouvoir a la loi, et au legislateur qui fait la loi, et au suffrage universel qui fait le legislateur. Vous le voyez, messieurs, d'echelon en echelon, c'est au suffrage universel qu'il faut remonter. Il est le point de depart et le point d'arrivee; il a le premier et le dernier mot. Messieurs, le suffrage universel va parler, et ce qu'il dira sera souverain et definitif. La parole supreme que va prononcer l'auguste voix de la France sera a la fois un decret et un arret, decret pour la republique, arret contre la monarchie. (_Oui! oui!--Applaudissements_.) Quelquefois, messieurs, cela se voit dans l'histoire, les factions s'emparent du gouvernement. Elles creent ce qu'on pourrait appeler des crises de fantaisie, qui sont les plus fatales de toutes. Ces crises sont d'autant plus redoutables qu'elles sont vaines; la raison leur manque; elles ont l'inconscience de l'ignorance et l'irascibilite du caprice. Brusquement, violemment, sans motif, car tel est leur bon plaisir, elles arretent le travail, l'industrie, le commerce, les echanges, les idees, deconcertent les interets, entravent la circulation, baillonnent la pensee, inquietent jusqu'a la liberte d'aller et de venir. Elles ont la hardiesse de s'annoncer elles-memes comme ne voulant pas finir, et posent leurs conditions. Leur persistance frappe de stupeur le pays amoindri et appauvri. On peut dire de certains gouvernements qu'ils font un noeud a la prosperite publique. Ce noeud peut etre tranche ou denoue: il est tranche par les revolutions; il est denoue par le suffrage universel. (_Applaudissements_.) Tout denouer, ne rien trancher, telle est, citoyens, l'excellence du suffrage universel. Le peuple gouverne par le vote, c'est l'ordre, et regne par le scrutin, c'est la paix. Il faut donc que le suffrage universel soit obei. Il le sera. Ce qu'il veut est voulu d'en haut. Le peuple, c'est la souverainete; la France, c'est la lumiere. On ne parle en maitre ni au peuple, ni a la France. Il arrive quelquefois qu'un gouvernement, peu eclaire, semble oublier les proportions; le suffrage universel les lui rappelle. La France est majeure; elle sait qui elle est, elle fait ce qui convient; elle regit la civilisation par sa raison, par sa philosophie, par sa logique, par ses chefs-d'oeuvre, par ses heroismes; elle a la majeste des choses necessaires, elle est l'objet d'une sorte de contemplation des peuples et il lui suffit de marcher pour se montrer deesse. Qui que nous soyons, mesurons nos paroles quand nous avons l'immense honneur de lui parler. Cette France est si illustre que les plus hautes statures s'inclinent devant elle. Devant sa grandeur, les plus grands demeurent interdits. Montesquieu hesiterait a lui dire: "Ma politique", et, certes, Washington n'oserait pas lui dire: "Ma volonte". (_Rires approbatifs_.) Citoyens, le suffrage universel vaincra. Le nuage actuel s'evanouira. La France donnera ses ordres, et n'importe qui obeira. Je ne fais a personne l'injure de douter de cette obeissance. La victoire sera complete. Des a present nous sommes pleins de pensees de paix, et nous sentons quelque pitie. Nous ne pousserons pas notre victoire jusqu'a ses limites logiques, mais le triomphe du droit et de la loi est certain. L'avenir vaincra le passe! (_Assentiment unanime_.) Citoyens, ayons foi dans la patrie. Ne desesperons jamais. La France est une predestinee. Elle a charge de peuples, elle est la nation utile, elle ne peut ni decliner ni decroitre, elle couvre ses mutilations de son rayonnement. A l'heure qu'il est, sanglante, demembree, ranconnee, livree aux factions du passe, contestee, discutee, mise en question, elle sourit superbement, et le monde l'admire. C'est qu'elle a la conscience de sa necessite. Comment craindrait-elle les pygmees, elle qui a eu raison des geants? Elle fait des miracles dans l'ordre des idees, elle fait des prodiges dans l'ordre des evenements; elle emploie, dans sa toute-puissance, meme les cataclysmes a fonder l'avenir; et--ce sera mon dernier mot--oui, citoyens, on peut tout attendre de cette France qui a su faire sortir du plus formidable des orages, la revolution, le plus stable des gouvernements, la republique. (_Applaudissements prolonges_.) III ANNIVERSAIRE DE MENTANA La lettre suivante, adressee par Victor Hugo au municipe de Rome, a ete lue a la ceremonie funebre de l'anniversaire de Mentana: Versailles, 22 novembre 1877. Un fils de la France envoie un salut aux fils de l'Italie. Mentana est une des hontes de Louis Bonaparte et une des gloires de Garibaldi. La fraternite des peuples proteste contre ce delit de l'empire, qui est un deuil pour la France. Pour nous francais, l'Italie est une patrie aussi bien que la France, et Paris, ou vit l'esprit moderne, tend la main a Rome, ou vit l'ame antique. Peuples, aimons-nous. Paix aux hommes, lumiere aux esprits. IV LE DINER D'HERNANI Victor Hugo, touche de l'accueil fait par la presse unanime de toutes les opinions a la reprise d'_Hernani_, offrait, le 11 decembre 1877, au Grand-Hotel, un diner aux journalistes, et en meme temps aux comediens qui jouaient _Hernani_. Victor Hugo avait a sa droite Mlle Sarah Bernhardt, et a sa gauche M. Perrin, administrateur general de la Comedie-Francaise. En face de Victor Hugo etait son petit-fils Georges, a droite duquel etaient Emile Augier, et a gauche M. Ernest Legouve. A la droite de Victor Hugo, apres Mlle Sarah Bernhardt, etaient: MM. Emile de Girardin, Paul Meurice, Theodore de Banville, Maubant, Leconte de Lisle, Arsene Houssaye, Duquesnel, Henri de Pene, Alphonse Daudet, Blowitz, du _Times_, La Rounat, Jean-Paul Laurens, etc. A sa gauche apres M. Perrin, etaient: MM. Auguste Vacquerie, Paul de Saint-Victor, Bapst, Adrien Hebrard, Philippe Jourde, Texier, Grenier, Duportal, Magnier, Monselet, Emile Deschanel, Ernest Lefevre, I. Rousset, Pierre Veron, Crawford, du _Daily News_, etc. A la droite de Georges Hugo, apres M. Emile Augier: MM. Worms, Caraguel, de Bieville, Hostein, de La Pommeraye, Larochelle, Calmann Levy, Louis Ulbach, Catulle Mendes, etc. A sa gauche, apres M. Ernest Legouve: MM. Lockroy, Spuller, Mounet-Sully, Ritt, Alexandre Rey, Emile Bayard, etc. Le diner a commence a neuf heures. La table, dressee en fer a cheval et adossee a la cheminee monumentale de la salle du Zodiaque, occupait tout l'espace de la vaste rotonde, splendidement illuminee. Un admirable massif de plantes exotiques se dressait dans l'espace reserve du fer a cheval. Au dessert, Victor Hugo s'est leve; un profond silence s'est aussitot etabli. D'une voix emue, et qui pourtant se faisait entendre jusqu'aux extremites de la salle, Victor Hugo a dit: Je demande a mes convives la permission de boire a leur sante. Je suis ici le debiteur de tous, et je commence par un remerciement. Je remercie de leur presence, de leur concours, de leur sympathique adhesion, les grands talents, les nobles esprits, les genereux ecrivains, les hautes renommees qui m'entourent. Je remercie, dans la personne de son honorable directeur, ce magnifique theatre national auquel se rattache, par ses deux extremites, un demi-siecle de ma vie. Je remercie mes chers et vaillants auxiliaires, ces excellents artistes que le public tous les soirs couvre de ses applaudissements. (_Bravos_.) Je ne prononcerai aucun nom, car il faudrait les nommer tous. Pourtant (_Victor Hugo se tourne vers Mlle Sarah Bernhardt_), permettez-moi, madame, une exception que votre sexe autorise. Je dis plus, commande. Vous venez de vous montrer non seulement la rivale, mais l'egale des trois grandes actrices, Mlle Mars, Mme Dorval, Mlle Favart, qui vous ont precedee dans ce role de dona Sol. Je vais plus loin; j'ai le droit de le dire, moi qui ai vu, helas! la representation de 1830 (_Rires d'approbation_), vous avez depasse et eclipse Mlle Mars. Ceci est de la gloire; vous vous etes vous-meme couronnee reine, reine deux fois, reine par la beaute, reine par le talent. Victor Hugo se penche et baise la main de Mlle Sarah Bernhardt en disant: Je vous remercie, madame! (_Vifs applaudissements_.) Messieurs, qu'est-ce que cette reunion? c'est une simple fete toute cordiale et toute litteraire; ces fetes-la sont toujours les bienvenues, meme et surtout dans les jours orageux et difficiles. Il ne sera pas dit ici une seule parole qui puisse faire une allusion quelconque a une autre passion que celle de l'ideal et de l'absolu, dont nous sommes tous animes. Nous sommes dans la region sereine. Nous nous rencontrons sur le calme sommet des purs esprits. Il y a des orages autour de nous, il n'y en a pas en nous. (_Applaudissements_.) Il est bon que le monde litteraire jette son reflet lumineux et sans nuage sur le monde politique. Il est bon que notre region paisible donne aux regions troublees ce grand exemple, la concorde, et ce beau spectacle, la fraternite. (_Triple salve d'applaudissements_.) Je comptais m'arreter ici, mais vos applaudissements m'encouragent a continuer; je dirai donc quelques mots encore. Messieurs, a mon age, il est rare qu'on n'ait pas, qu'on ne finisse pas par avoir une idee fixe. L'idee fixe ressemble a l'etoile fixe; plus la nuit est noire, plus l'etoile brille. (_Sensation_.) Il en est de meme de l'idee. Mon idee m'apparait avec d'autant plus d'eclat que le moment est plus tenebreux. Cette idee fixe, je vais vous la dire:--C'est la paix. Depuis que j'existe, des les commencements de ma jeunesse jusqu'a cet achevement qui est ma vieillesse, je n'ai jamais eu qu'un but, la pacification; la pacification des esprits, la pacification des ames, la pacification des coeurs. Mon reve aurait ete: plus de guerre, plus de haine; les peuples uniquement occupes de travail, d'industrie, de bien-etre, de progres, la prosperite par la tranquillite. (_Mouvement. Applaudissements_.) Ce reve, quelles que soient les epreuves passees ou futures, je le continuerai, et je tacherai de le realiser sans me lasser jamais, jusqu'a mon dernier souffle. Corneille, le vieux Corneille, le grand Corneille, se sentant pres de mourir, jetait cette superbe aspiration vers la gloire, ce grand et dernier cri, dans ce vers: Au moment d'expirer, je tache d'eblouir. Eh bien! messieurs, si l'on avait droit de parler apres Corneille, et s'il m'etait donne d'exprimer mon voeu supreme, je dirais, moi: Au moment d'expirer, je tache d'apaiser. (_Applaudissements prolonges, profonde emotion_.) Telle est, messieurs, la signification, tel est le sens, tel est le but de cette reunion, de cette agape fraternelle, dans laquelle il n'y a aucun sous-entendu, aucun malentendu. Rien que de grand, de bon, de genereux. (_Salve d'applaudissements.--Oui! oui!_) Nous tous qui sommes ici, poetes, philosophes, ecrivains, artistes, nous avons deux patries, l'une la France, l'autre l'art. (_Vifs applaudissements_.) Oui, l'art est une patrie; c'est une cite que celle qui a pour citoyens eternels ces hommes lumineux, Homere, Eschyle, Sophocle, Aristophane, Theocrite, Plaute, Lucrece, Virgile, Horace, Juvenal, Dante, Shakespeare, Rabelais, Moliere, Corneille, Voltaire.... (_Cri unanime:--... Victor Hugo!_) Et c'est une cite moins vaste, mais aussi grande, celle que nous pouvons appeler notre histoire nationale, et qui compte des hommes non moins grands: Charlemagne, Roland, Duguesclin, Bayard, Turenne, Conde, Villars, Vauban, Hoche, Marceau, Kleber, Mirabeau. (_Applaudissements repetes_.) Eh bien, mes chers confreres, mes chers hotes, nous appartenons a ces deux cites. Soyons-en fiers, et permettez-moi de vous dire, en buvant a votre sante, que je bois a la sante de nos deux patries:--A la sante de la grande France! et a la sante du grand art! Plusieurs salves d'applaudissements ont suivi le discours de Victor Hugo. Tous les convives etaient debout, saluant et acclamant le poete. M. Emile Perrin s'est alors leve et a dit: Messieurs, Puisque cet honneur m'est reserve de repondre a l'hote illustre qui noue a convies, puisque je dois prendre la parole apres la vois que vous venez d'entendre, devant vous, messieurs, qui representez ici une des gloires de notre pays, une de ses forces les plus expansives, l'art dramatique en France, vous, ses auteurs, ses interpretes et ses juges, permettez-moi de parler au nom de la Comedie-Francaise. C'est au nom de tout ce qui constitue notre maison, au nom de ses souvenirs, de son present, de son avenir, au nom de ses grands poetes qui ont fonde son existence et forme son patrimoine, au nom de cette longue suite d'artistes celebres qui sont les ancetres et les conseillers de ceux d'aujourd'hui, que je vous demande, messieurs, de porter ce toast a M. Victor Hugo. (_Applaudissements_.) De cette vie si prodigieusement remplie, je ne veux ici retenir qu'un jour; dans cette oeuvre immense si multiple, si fortement melee a l'art de notre temps qu'elle en semble, a elle seule, l'expression vivante (_Bravos_), je ne veux ici relever qu'une date. Le 25 fevrier 1830, il y aura bientot quarante-huit ans, la Comedie-Francaise avait l'honneur de representer pour la premiere fois _Hernani_. Un demi-siecle a passe sur cette oeuvre d'abord si passionnement contestee et qui souleva tant de tempetes. Aujourd'hui, elle est entree dans la region sereine des chefs-d'oeuvre. Elle est devenue classique a son tour, car la posterite a commence pour elle, et la voila a mi-chemin de son premier centenaire (_Applaudissements_.) Dans cinquante ans, aux jours des glorieux anniversaires, on jouera _Hernani_ comme on joue le _Cid_ et les _Horaces_. Ils sont tous trois d'une meme famille, freres par la male fierte des sentiments, freres par l'incomparable splendeur du langage. (_Bravos prolonges_.) Dans cinquante ans, messieurs, bien peu de nous pourront avoir le bonheur d'applaudir _Hernani_. Mais une generation nouvelle se chargera de ce soin; elle s'y empressera comme ses ainees, et son coeur battra comme le notre, anime du meme enthousiasme, de la meme ardeur. En portant ce toast a Victor Hugo, a l'auteur d'_Hernani_, je bois, messieurs, a l'immortelle jeunesse du genie.... (_Bravos_.) M. de Bieville a pris ensuite la parole: Tres cher et tres illustre poete, C'est comme le plus ancien des critiques dramatiques que quelques-uns de mes confreres m'ont fait l'honneur de me designer pour vous porter un toast. Quel chemin nous avons fait depuis le jour memorable de la premiere representation d'_Hernani!_ Alors, cher grand poete, vous comptiez deja d'ardents admirateurs parmi les critiques dramatiques, mais vous y trouviez aussi d'ardents detracteurs; aujourd'hui, l'admiration nous a tous gagnes. Au nom de la critique dramatique, je bois a l'auteur d'_Hernani_, au plus grand poete de ce siecle, au fondateur de la liberte dramatique au Theatre-Francais. (_Applaudissements_.) M. Theodore de Banville s'est leve a son tour, et, tourne vers M. Victor Hugo, lui a dit, avec une emotion qui se communiquait a tout l'auditoire: Maitre, Depuis bien longtemps, on ne compte plus vos chefs-d'oeuvre. Cependant, vous en avez fait un aujourd'hui qui passe tous les autres: c'est d'avoir assemble cent cinquante parisiens animes d'une meme pensee. On dit qu'en ces temps troubles nous ne nous entendons sur rien; c'est une erreur, puisque nous n'avons tous qu'une seule ame pour feter et acclamer votre gloire. Le genie a cela de divin, entre autres choses, qu'il aplanit les obstacles, fond les dissentiments, et emporte les esprits dans son sillon de lumiere. Oui, vous nous unissez tous dans un meme sentiment de reconnaissance et de fierte, car c'est grace a vous que la France est elle-meme vis-a-vis de l'etranger, et que, douloureusement blessee, elle reste encore victorieuse. Elle le sera toujours, puisqu'elle porte a son front la clarte de l'idee, et qu'il faut bien la suivre, si l'on ne veut pas marcher dans la nuit noire. Elle a toujours eu ce privilege de ravir par l'intelligence, d'entasser les merveilles, et de faire croire a ses miracles a force de miracles. C'est en quoi, Maitre, vous la representez parfaitement, car vous avez stupefait l'envie et l'admiration elle-meme, par le prodige d'une creation inepuisable, qui foisonne comme les feuilles de la foret et les etoiles du ciel. L'univers est encore ebloui de votre derniere oeuvre, que deja vous l'avez oubliee depuis longtemps et que vous nous etonnez par une oeuvre nouvelle. Ayant encore le frisson lyrique des _Contemplations_, nous sommes enchantes et charmes par la flute des _Chansons des rues et des bois_. Nous ecoutons avidement le romancier, l'historien, le douloureux avocat des _Miserables_, quand mille poemes nouveaux s'eveillent, ouvrant leurs ailes d'aigle; et, apres avoir offert au monde cette _Legende des Siecles_ qui semble ne pouvoir jamais etre egalee, vous realisez ce fait inoui de lui donner une soeur qui la surpasse, et de vous montrer chaque jour pareil et superieur a vous-meme. Et ce qui fait a force de ce grand Paris que vous adorez, de cette France dont vous etes l'orgueil, c'est qu'ils vous suivent, vous comprennent, et que, si haut que vous montiez, leur ame est a l'unisson de la votre. Le peuple qui se presse a _Hernani_ jette dans la caisse du theatre plus d'argent qu'elle n'en peut tenir, et, comprenant en artiste les beautes du poeme, temoigne ainsi qu'il y a entre vous et lui une solidarite complete. Votre genie est son genie, et c'est pourquoi j'exprime la pensee de tous en confondant nos plus chers espoirs dans ce double voeu: Vive la France! vive Victor Hugo! Ce discours a ete interrompu presque a chaque phrase par les applaudissements de la salle entiere. M. Henri de La Pommeraye s'est fait applaudir a son tour en portant ce simple toast qui a fait fondre en larmes de joie le petit Georges: "Aux petits-enfants de Victor Hugo!" Et ce cri cordial a bien termine cette fete cordiale. 1878 I INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN --24 FEVRIER-- Les grandes dates evoquent les grandes memoires. A de certaines heures, les glorieux souvenirs sont de droit. Le 24 fevrier se reflete sur la tombe de Ledru-Rollin. Cette date et cette memoire se completent l'une par l'autre; le 24 fevrier est le fait, Ledru-Rollin est l'homme. Est-il le seul? Non. Ils sont trois. Trois illustres esprits resument et representent cette epoque memorable; Louis Blanc en est l'apotre, Lamartine en est l'orateur, Ledru-Rollin en est le tribun. Personne plus que Ledru-Rollin n'a eu les dons souverains de la parole humaine. Il avait l'accent, le geste, la hauteur, la probite ferme et fiere, l'impetuosite convaincue, l'affirmation tonnante et superbe. Quand l'honnete homme parle, une certaine violence oratoire lui sied et semble la force auguste de la raison. Devant les hypocrisies, les tyrannies et les abjections, il est necessaire parfois de faire eclater l'indignation de l'ideal et d'illuminer la justice par la colere. (_Applaudissements_.) Il y a deux sortes d'orateur, l'orateur philosophe et l'orateur tribun; l'antiquite nous a laisse ces deux types; Ciceron est l'un, Demosthenes est l'autre. Ces deux types de l'orateur, le philosophe et le tribun, l'un majestueux et paisible, l'autre fougueux, s'entr'aident plus qu'ils ne croient; tous deux servent le progres qui a besoin du rayonnement continu et tranquille de la sagesse, mais qui a besoin aussi, dans les occasions supremes, des coups de foudre de la verite. (_Bravos repetes_.) De meme qu'il a toutes les formes de l'eloquence, Ledru-Rollin a eu toutes les formes du courage, depuis la bravoure qui soutient la lutte jusqu'a la patience qui subit l'exil. Ne nous plaignons pas, ce sont la les lois de la vie severe; l'amour de la patrie s'affirme par l'acceptation du bannissement, la conviction se manifeste par la perseverance; il est bon que la preuve du combattant soit faite par le proscrit. (_Profonde sensation_.) Citoyens, c'est une grande chose qu'un grand tribun. C'etait il y a quatrevingt-dix ans Mirabeau; c'etait hier Ledru-Rollin; c'est aujourd'hui Gambetta. Ces puissants orateurs sont les athletes du droit. Et, disons-le, dans le grand tribun, il y a un homme d'etat. Ledru-Rollin suffit a le demontrer. Ici il importe d'insister. Deux actes memorables dominent la vie de Ledru-Rollin; ce sont deux actes de haute politique: la liberte romaine defendue, le suffrage universel proclame. Ces deux actes considerables, si divers en apparence, ont au fond le meme but, la paix. Je le prouve. Prendre, dans un moment critique, la defense de Rome, c'etait cimenter a jamais l'amitie de la France et de l'Italie; c'etait garder en reserve cette amitie, force immense de l'avenir. C'etait accoupler, dans une sorte de rayonnement fraternel, l'ame de Rome et l'ame de Paris, ces deux lumieres du monde. C'etait offrir aux peuples ce magnifique et rassurant spectacle, les deux cites qui sont le double centre des hommes, les deux capitales-soeurs de la civilisation, etroitement unies pour la liberte et pour le progres, faisant cause commune, et se protegeant l'une l'autre contre le nord d'ou vient la guerre et contre la nuit d'ou vient le fanatisme. (_Acclamations_.) Nous traversons en ce moment une heure solennelle. Deux personnes nouvelles, un pape et un roi, font leur entree dans la destinee de l'Italie. Puisqu'il m'est donne, dans un pareil instant, d'elever la voix, laissez-moi, citoyens, envoyer, au nom de ce grand Paris, un voeu de gloire et de bonheur a cette grande Rome. Laissez-moi dire a cette nation illustre qu'il y a entre elle et nous parente sacree, que nous voulons ce qu'elle veut (_Oui! oui!_), que son unite nous importe autant qu'a elle-meme, que sa liberte fait partie de notre delivrance, et que sa puissance fait partie de notre prosperite. Laissez-moi dire enfin qu'il y a, a cette heure, une bonne facon d'etre patriote, c'est, pour un italien, d'aimer la France, et, pour un francais, d'aimer l'Italie. (_Vive l'Italie! vive la France!_) Certes, Ledru-Rollin avait un magnanime sentiment du droit et en meme temps une feconde pensee politique quand il prenait fait et cause pour Rome; sa pensee n'etait pas moins profonde quand il decretait le suffrage universel. La encore il travaillait, je viens de le dire, a l'apaisement de l'avenir. Qu'est-ce en effet que le suffrage universel? C'est l'evidence faite sur la volonte nationale, c'est la loi seule souveraine, c'est l'impulsion a la marche en avant, c'est le frein a la marche en arriere, c'est la solution cordiale et simple des contradictions et des problemes, c'est la fin a l'amiable des revolutions et des haines. (_Bravos_.) 1792 a cree le regne du peuple, c'est-a-dire la republique; 1848 a cree l'instrument du regne, c'est-a-dire le suffrage universel. De cette facon l'oeuvre est indestructible, une revolution couronne l'autre, et le Droit de l'homme a pour point d'appui le Vote du peuple. La loi d'equilibre est trouvee. Desormais nulle negation possible, nulle lutte possible, nulle emeute possible, pas plus du cote du pouvoir que du cote du peuple. Conciliation, telle est la fin de tout. C'est la un progres supreme. Ledru-Rollin en a sa part, et ce sera son imperissable honneur d'avoir attache son nom a ce suffrage universel qui contient en germe la pacification universelle. (_Vive adhesion._) Pacification! O mes concitoyens, communions dans cette pensee divine; que ce mot soit le mot du dix-neuvieme siecle comme tolerance a ete le mot du dix-huitieme. Que la fraternite devienne et reste la premiere passion de l'homme. Helas! les rois s'acharnent a la guerre; nous les peuples, acharnons-nous a l'amour. La croissance de la paix, c'est la toute la civilisation. Tout ce qui augmente la paix augmente la certitude humaine; adoucir les coeurs, c'est assurer l'avenir; apaiser, c'est fonder. Ne nous lassons pas de repeter parmi les peuples et parmi les hommes ces mots sacres: Union, oubli, pardon, concorde, harmonie. Faisons la paix. Faisons-la sous toutes les formes; car toutes les formes de la paix sont bonnes. La paix a une ressemblance avec la clemence. N'oublions pas que l'idee de fraternite est une; n'oublions pas que la paix n'est feconde qu'a la condition d'etre complete et de s'appeler apres les guerres etrangeres Alliance, et apres les guerres civiles Amnistie. (_Acclamations prolongees._) Je veux terminer ce que j'ai a dire par une parole de certitude et de foi, et j'ajoute, par une parole civique et humaine. Citoyens, j'en atteste le grand mort que nous honorons, la republique vivra. C'est devant la mort qu'il faut affirmer la vie, car la mort n'est autre chose qu'une vie plus haute et meilleure. La republique vivra parce qu'elle est le droit, et parce qu'elle sera la concorde. La republique vivra parce que nous serons clements, pacifiques et fraternels. Ici la majeste des morts nous environne, et j'ai, quant a moi, le respect profond de cet horizon sombre et sublime. Les paroles qui constatent le progres humain ne troublent pas ce lieu auguste et sont a leur place parmi les tombeaux. O vivants, mes freres, que la tombe soit pour nous calmante et lumineuse! Qu'elle nous donne de bons conseils! Qu'elle eteigne les haines, les guerres et les coleres! Certes, c'est en presence du tombeau qu'il convient de dire aux hommes: Aimez-vous les uns les autres, et ayez foi dans l'avenir! Car il est simple et juste d'invoquer la paix la ou elle est eternelle et de puiser l'esperance la ou elle est infinie. (_Acclamation immense. Cris de: Vive l'amnistie! vive Victor Hugo! vive la republique!_) II LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE --30 MAI 1878.-- Il y a cent ans aujourd'hui un homme mourait. Il mourait immortel. Il s'en allait charge d'annees, charge d'oeuvres, charge de la plus illustre et de la plus redoutable des responsabilites, la responsabilite de la conscience humaine avertie et rectifiee. Il s'en allait maudit et beni, maudit par le passe, beni par l'avenir, et ce sont la, messieurs, les deux formes superbes de la gloire. Il avait a son lit de mort, d'un cote l'acclamation des contemporains et de la posterite, de l'autre ce triomphe de huee et de haine que l'implacable passe fait a ceux qui l'ont combattu. Il etait plus qu'un homme, il etait un siecle. Il avait exerce une fonction et rempli une mission. Il avait ete evidemment elu pour l'oeuvre qu'il avait faite par la supreme volonte qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la destinee que dans les lois de la nature. Les quatrevingt-quatre ans que cet homme a vecu occupent l'intervalle qui separe la monarchie a son apogee de la revolution a son aurore. Quand il naquit Louis XIV regnait encore, quand il mourut Louis XVI regnait deja, de sorte que son berceau put voir les derniers rayons du grand trone et son cercueil les premieres lueurs du grand abime. (_Applaudissements_.) Avant d'aller plus loin, entendons-nous, messieurs, sur le mot abime; il y a de bons abimes: ce sont les abimes ou s'ecroule le mal. (_Bravo!_) Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complete ma pensee. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononcee ici. Nous sommes ici pour faire acte de civilisation. Nous sommes ici pour faire l'affirmation du progres, pour donner reception aux philosophes des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitieme siecle le temoignage du dix-neuvieme, pour honorer les magnanimes combattants et les bons serviteurs, pour feliciter le noble effort des peuples, l'industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail, pour cimenter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la paix, cette sublime volonte universelle. La paix est la vertu de la civilisation, la guerre en est le crime (_Applaudissements_). Nous sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au monde qui ecoute la France, ceci: Il n'y a qu'une puissance, la conscience au service de la justice; et il n'y a qu'une gloire, le genie au service de la verite. (_Mouvement_). Cela dit, je continue. Avant la Revolution, messieurs, la construction sociale etait ceci: En bas, le peuple; Au-dessus du peuple, la religion representee par le clerge; A cote de la religion, la justice representee par la magistrature. Et, a ce moment de la societe humaine, qu'etait-ce que le peuple? C'etait l'ignorance. Qu'etait-ce que la religion? C'etait l'intolerance. Et qu'etait-ce que la justice? C'etait l'injustice. Vais-je trop loin dans mes paroles? Jugez-en. Je me bornerai a citer deux faits, mais decisifs. A Toulouse, le 13 octobre 1761, on trouve dans la salle basse d'une maison un jeune homme pendu. La foule s'ameute, le clerge fulmine, la magistrature informe. C'est un suicide, on en fait un assassinat. Dans quel interet? Dans l'interet de la religion. Et qui accuse-t-on? Le pere. C'est un huguenot, et il a voulu empecher son fils de se faire catholique. Il y a monstruosite morale et impossibilite materielle; n'importe! ce pere a tue son fils! ce vieillard a pendu ce jeune homme. La justice travaille, et voici le denouement. Le 9 mars 1762, un homme en cheveux blancs, Jean Calas, est amene sur une place publique, on le met nu, on l'etend sur une roue, les membres lies en porte-a-faux, la tete pendante. Trois hommes sont la, sur l'echafaud, un capitoul, nomme David, charge de soigner le supplice, un pretre, qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer a la main. Le patient, stupefait et terrible, ne regarde pas le pretre et regarde le bourreau. Le bourreau leve la barre de fer et lui brise un bras. Le patient hurle et s'evanouit. Le capitoul s'empresse, on fait respirer des sels au condamne, il revient a la vie; alors nouveau coup de barre, nouveau hurlement; Calas perd connaissance; on le ranime, et le bourreau recommence; et comme chaque membre, devant etre rompu en deux endroits, recoit deux coups, cela fait huit supplices. Apres le huitieme evanouissement, le pretre lui offre le crucifix a baiser, Calas detourne la tete, et le bourreau lui donne le coup de grace, c'est-a-dire lui ecrase la poitrine avec le gros bout de la barre de fer. Ainsi expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Apres sa mort, l'evidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait ete commis. Par qui? Par les juges. (_Vive sensation. Applaudissements_.) Autre fait. Apres le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en 1765, a Abbeville, le lendemain d'une nuit d'orage et de grand vent, on ramasse a terre sur le pave d'un pont un vieux crucifix de bois vermoulu qui depuis trois siecles etait scelle au parapet. Qui a jete bas ce crucifix? Qui a commis ce sacrilege? On ne sait. Peut-etre un passant. Peut-etre le vent. Qui est le coupable? L'eveque d'Amiens lance un monitoire. Voici ce que c'est qu'un monitoire: c'est un ordre a tous les fideles, sous peine de l'enfer, de dire ce qu'ils savent ou croient savoir de tel ou tel fait; injonction meurtriere du fanatisme a l'ignorance. Le monitoire de l'eveque d'Amiens opere; le grossissement des commerages prend les proportions de la denonciation. La justice decouvre, ou croit decouvrir, que, dans la nuit ou le crucifix a ete jete a terre, deux hommes, deux officiers, nommes l'un La Barre, l'autre d'Etallonde, ont passe sur le pont d'Abbeville, qu'ils etaient ivres, et qu'ils ont chante une chanson de corps de garde. Le tribunal, c'est la senechaussee d'Abbeville. Les senechaux d'Abbeville valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins justes. On decerne deux mandats d'arret. D'Etallonde s'echappe, La Barre est pris. On le livre a l'instruction judiciaire. Il nie avoir passe sur le pont, il avoue avoir chante la chanson. La senechaussee d'Abbeville le condamne; il fait appel au parlement de Paris. On l'amene a Paris, la sentence est trouvee bonne et confirmee. On le ramene a Abbeville, enchaine. J'abrege. L'heure monstrueuse arrive. On commence par soumettre le chevalier de La Barre a la question ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices; complices de quoi? d'etre passe sur un pont et d'avoir chante une chanson; on lui brise un genou dans la torture; son confesseur, en entendant craquer les os, s'evanouit; le lendemain, le 5 juin 1766, on traine La Barre dans, la grande place d'Abbeville; la flambe un bucher ardent; on lit sa sentence a La Barre, puis on lui coupe le poing, puis on lui arrache la langue avec une tenaille de fer, puis, par grace, on lui tranche la tete, et on le jette dans le bucher. Ainsi mourut le chevalier de La Barre. Il avait dix-neuf ans. (_Longue et profonde sensation_.) Alors, o Voltaire, tu poussas un cri d'horreur, et ce sera ta gloire eternelle! (_Explosion d'applaudissements_.) Alors tu commencas l'epouvantable proces du passe, tu plaidas contre les tyrans et les monstres la cause du genre humain, et tu la gagnas. Grand homme, sois a jamais beni! (_Nouveaux applaudissements_.) Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler s'accomplissaient au milieu d'une societe polie; la vie etait gaie et legere, on allait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni au-dessous de soi, l'indifference se resolvait en insouciance, de gracieux poetes, Saint-Aulaire, Boufflers, Gentil-Bernard, faisaient de jolis vers, la cour etait pleine de fetes, Versailles rayonnait, Paris ignorait; et pendant ce temps-la, par ferocite religieuse, les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue et les pretres arrachaient la langue a un enfant pour une chanson. (_Vive emotion. Applaudissements_.) En presence de cette societe frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant la sous ses yeux toutes ces forces reunies, la cour, la noblesse, la finance; cette puissance inconsciente, la multitude aveugle; cette effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au maitre, ecrasant et flattant, a genoux sur le peuple devant le roi (_Bravo!_); ce clerge sinistrement melange d'hypocrisie et de fanatisme, Voltaire, seul, je le repete, declara la guerre a cette coalition de toutes les iniquites sociales, a ce monde enorme et terrible, et il accepta la bataille. Et quelle etait son arme? celle qui a la legerete du vent et la puissance de la foudre. Une plume. (_Applaudissements_.) Avec cette arme il a combattu, avec cette arme il a vaincu. Messieurs, saluons cette memoire. Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre d'un seul contre tous, c'est-a-dire la grande guerre. La guerre de la pensee contre la matiere, la guerre de la raison contre le prejuge, la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprime contre l'oppresseur, la guerre de la bonte, la guerre de la douceur. Il a eu la tendresse d'une femme et la colere d'un heros. Il a ete un grand esprit et un immense coeur. (_Bravos_.) Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur feodal, le juge gothique, le pretre romain. Il a eleve la populace a la dignite de peuple. Il a enseigne, pacifie et civilise. Il a combattu pour Siryen et Montbailly comme pour Calas et La Barre; il a accepte toutes les menaces, tous les outrages, toutes les persecutions, la calomnie, l'exil. Il a ete infatigable et inebranlable. Il a vaincu la violence par le sourire, le despotisme par le sarcasme, l'infaillibilite par l'ironie, l'opiniatrete par la perseverance, l'ignorance par la verite. Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m'y arrete. Le sourire, c'est Voltaire. Disons-le, messieurs, car l'apaisement est le grand cote du philosophe, dans Voltaire l'equilibre finit toujours par se retablir. Quelle que soit sa juste colere, elle passe, et le Voltaire irrite fait toujours place au Voltaire calme. Alors, dans cet oeil profond, le sourire apparait. Ce sourire, c'est la sagesse. Ce sourire, je le repete, c'est Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse philosophique le tempere. Du cote des forts, il est moqueur; du cote des faibles, il est caressant. Il inquiete l'oppresseur et rassure l'opprime. Contre les grands, la raillerie; pour les petits, la pitie. Ah! soyons emus de ce sourire. Il a eu des clartes d'aurore. Il a illumine le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honnete dans l'utile; il a eclaire l'interieur des superstitions; ces laideurs sont bonnes a voir, il les a montrees. Etant lumineux, il a ete fecond. La societe nouvelle, le desir d'egalite et de concession et ce commencement de fraternite qui s'appelle la tolerance, la bonne volonte reciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la raison reconnue loi supreme, l'effacement des prejuges et des partis pris, la serenite des ames, l'esprit d'indulgence et de pardon, l'harmonie, la paix, voila ce qui est sorti de ce grand sourire. Le jour, prochain sans nul doute, ou sera reconnue l'identite de la sagesse et de la clemence, le jour ou l'amnistie sera proclamee, je l'affirme, la-haut, dans les etoiles, Voltaire sourira. (_Triple salve d'applaudissements. Cris: Vive l'amnistie!_) Messieurs, il y a entre deux serviteurs de l'humanite qui ont apparu a dix-huit cents ans d'intervalle un rapport mysterieux. Combattre le pharisaisme, demasquer l'imposture, terrasser les tyrannies, les usurpations, les prejuges, les mensonges, les superstitions, demolir le temple, quitte a le rebatir, c'est-a-dire a remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature feroce, attaquer le sacerdoce sanguinaire, prendre un fouet et chasser les vendeurs du sanctuaire, reclamer l'heritage des desherites, proteger les faibles, les pauvres, les souffrants, les accables, lutter pour les persecutes et les opprimes; c'est la guerre de Jesus-Christ; et quel est l'homme qui fait cette guerre? c'est Voltaire. (_Bravos_.) L'oeuvre evangelique a pour complement l'oeuvre philosophique; l'esprit de mansuetude a commence, L'esprit de tolerance a continue; disons-le avec un sentiment de respect profond, Jesus a pleure, Voltaire a souri; c'est de cette larme divine et de ce sourire humain qu'est faite la douceur de la civilisation actuelle. (_Applaudissements prolonges_.) Voltaire a-t-il souri toujours? Non. Il s'est indigne souvent. Vous l'avez vu dans mes premieres paroles. Certes, messieurs, la mesure, la reserve, la proportion, c'est la loi supreme de la raison. On peut dire que la moderation est la respiration meme du philosophe. L'effort du sage doit etre de condenser dans une sorte de certitude sereine tous les a peu pres dont se compose la philosophie. Mais, a de certains moments, la passion du vrai se leve puissante et violente, et elle est dans son droit comme les grands vents qui assainissent. Jamais, j'y insiste, aucun sage n'ebranlera ces deux augustes points d'appui du labeur social, la justice et l'esperance, et tous respecteront le juge s'il incarne la justice, et tous venereront le pretre s'il represente l'esperance. Mais si la magistrature s'appelle la torture, si l'eglise s'appelle l'inquisition, alors l'humanite les regarde en face et dit au juge: Je ne veux pas de ta loi! et dit au pretre: Je ne veux pas de ton dogme! je ne veux pas de ton bucher sur la terre et de ton enfer dans le ciel! (_Vive sensation. Applaudissements prolonges_.) Alors le philosophe courrouce se dresse, et denonce le juge a la justice, et denonce le pretre a Dieu! (_Les applaudissements redoublent_.) C'est ce qu'a fait Voltaire. Il est grand. Ce qu'a ete Voltaire, je l'ai dit; ce qu'a ete son siecle, je vais le dire. Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls; les grands arbres semblent plus grands quand ils dominent une foret, ils sont la chez eux; il y a une foret d'esprits autour de Voltaire; cette foret, c'est le dix-huitieme siecle. Parmi ces esprits, il y a des cimes, Montesquieu, Buffon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus hautes apres Voltaire,--Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris aux hommes a raisonner; bien raisonner mene a bien agir, la justesse dans l'esprit devient la justice dans le coeur. Ces ouvriers du progres ont utilement travaille. Buffon a fonde l'histoire naturelle; Beaumarchais a trouve, au dela de Moliere, une comedie inconnue, presque la comedie sociale; Montesquieu a fait dans la loi des fouilles si profondes qu'il a reussi a exhumer le droit. Quant a Rousseau, quant a Diderot, prononcons ces deux noms a part; Diderot, vaste intelligence curieuse, coeur tendre altere de justice, a voulu donner les notions certaines pour bases aux idees vraies, et a cree l'_Encyclopedie_. Rousseau a rendu a la femme un admirable service, il a complete la mere par la nourrice, il a mis l'une aupres de l'autre ces deux majestes du berceau; Rousseau, ecrivain eloquent et pathetique, profond reveur oratoire, a souvent devine et proclame la verite politique; son ideal confine au reel; il a eu cette gloire d'etre le premier en France qui se soit appele citoyen; la fibre civique vibre en Rousseau; ce qui vibre en Voltaire, c'est la fibre universelle. On peut dire que, dans ce fecond dix-huitieme siecle, Rousseau represente le Peuple; Voltaire, plus vaste encore, represente l'Homme. Ces puissants ecrivains ont disparu, mais ils nous ont laisse leur ame, la Revolution. (_Applaudissements_.) Oui, la Revolution francaise est leur ame. Elle est leur emanation rayonnante. Elle vient d'eux; on les retrouve partout dans cette catastrophe benie et superbe qui a fait la cloture du passe et l'ouverture de l'avenir. Dans cette transparence qui est propre aux revolutions, et qui a travers les causes laisse apercevoir les effets et a travers le premier plan le second, on voit derriere Diderot Danton, derriere Rousseau Robespierre, et derriere Voltaire Mirabeau. Ceux-ci ont fait ceux-la. Messieurs, resumer des epoques dans des noms d'hommes, nommer des siecles, en faire en quelque sorte des personnages humains, cela n'a ete donne qu'a trois peuples, la Grece, l'Italie, la France. On dit le siecle de Pericles, le siecle d'Auguste, le siecle de Leon X, le siecle de Louis XIV, le siecle de Voltaire. Ces appellations ont un grand sens. Ce privilege, donner des noms a des siecles, exclusivement propre a la Grece, a l'Italie et a la France, est la plus haute marque de civilisation. Jusqu'a Voltaire, ce sont des noms de chefs d'etats; Voltaire est plus qu'un chef d'etats, c'est un chef d'idees. A Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que desormais la supreme puissance gouvernante du genre humain sera la pensee. La civilisation obeissait a la force, elle obeira a l'ideal. C'est la rupture du sceptre et du glaive remplaces par le rayon; c'est-a-dire l'autorite transfiguree en liberte. Plus d'autre souverainete que la loi pour le peuple et la conscience pour l'individu. Pour chacun de nous, les deux aspects du progres se degagent nettement, et les voici: exercer son droit, c'est-a-dire, etre un homme; accomplir son devoir, c'est-a-dire, etre un citoyen. Telle est la signification de ce mot, le siecle de Voltaire; tel est le sens de cet evenement auguste la Revolution francaise. Les deux siecles memorables qui ont precede le dix-huitieme l'avaient prepare; Rabelais avertit la royaute dans _Gargantua_, et Moliere avertit l'eglise dans _Tartuffe_. La haine de la force et le respect du droit sont visibles dans ces deux illustres esprits. Quiconque dit aujourd'hui: _la force prime le droit_, fait acte de moyen age, et parle aux hommes de trois cents ans en arriere. (_Applaudissements repetes_.) Messieurs, le dix-neuvieme siecle glorifie le dix-huitieme siecle. Le dix-huitieme propose; le dix-neuvieme conclut. Et ma derniere parole sera la constatation tranquille, mais inflexible du progres. Les temps sont venus. Le droit a trouve sa formule: la federation humaine. Aujourd'hui la force s'appelle la violence et commence a etre jugee, la guerre est mise en accusation; la civilisation, sur la plainte du genre humain, instruit le proces et dresse le grand dossier criminel des conquerants et des capitaines. (_Mouvement_.) Ce temoin, l'histoire, est appele. La realite apparait. Les eblouissements factices se dissipent. Dans beaucoup de cas, le heros est une variete de l'assassin. (_Applaudissements._) Les peuples en viennent a comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait etre la diminution, que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas etre la circonstance attenuante (_Rires et bravos_); que si voler est une honte, envahir ne saurait etre une gloire (_Applaudissements repetes_); que les Tedeums n'y font pas grand'chose; que l'homicide est l'homicide, que le sang verse est le sang verse, que cela ne sert a rien de s'appeler Cesar ou Napoleon, et qu'aux yeux du Dieu eternel on ne change pas la figure du meurtre parce qu'au lieu d'un bonnet de forcat on lui met sur la tete une couronne d'empereur. (_Longue acclamation. Triple salve d'applaudissements_.) Ah! proclamons les verites absolues. Deshonorons la guerre. Non, la gloire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'est pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie travaille pour la mort. Non, o meres qui m'entourez, il ne se peut pas que la guerre, cette voleuse, continue a vous prendre vos enfants. Non, il ne se peut pas, que la femme enfante dans la douleur, que les hommes naissent, que les peuples labourent et sement, que le paysan fertilise les champs et, que l'ouvrier feconde les villes, que les penseurs meditent, que l'industrie fasse des merveilles, que le genie fasse des prodiges, que la vaste activite humaine multiplie en presence du ciel etoile les efforts et les creations, pour aboutir a cette epouvantable exposition internationale qu'on appelle un champ de bataille! (_Profonde sensation. Tous les assistants sont debout et acclament l'orateur_.) Le vrai champ de bataille, le voici. C'est ce rendez-vous des chefs-d'oeuvre du travail humain que Paris offre au monde en ce moment. La vraie victoire, c'est la victoire de Paris. (_Applaudissements_.) Helas! on ne peut se le dissimuler, l'heure actuelle, si digne qu'elle soit d'admiration et de respect, a encore des cotes funebres, il y a encore des tenebres sur l'horizon; la tragedie des peuples n'est pas finie; la guerre, la guerre scelerate, est encore la, et elle a l'audace de lever la tete a travers cette fete auguste de la paix. Les princes, depuis deux ans, s'obstinent a un contre-sens funeste, leur discorde fait obstacle a notre concorde, et ils sont mal inspires de nous condamner a la constatation d'un tel contraste. Que ce contraste nous ramene a Voltaire. En presence des eventualites menacantes, soyons plus pacifiques que jamais. Tournons-nous vers ce grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous devant les sepulcres venerables. Demandons conseil a celui dont la vie utile aux hommes s'est eteinte il y a cent ans, mais dont l'oeuvre est immortelle. Demandons conseil aux autres puissants penseurs, aux auxiliaires de ce glorieux Voltaire, a Jean-Jacques, a Diderot, a Montesquieu. Donnons la parole a ces grandes voix. Arretons l'effusion du sang humain. Assez! assez, despotes! Ah! la barbarie persiste, eh bien, que la philosophie proteste. Le glaive s'acharne, que la civilisation s'indigne. Que le dix-huitieme siecle vienne au secours du dix-neuvieme; les philosophes nos predecesseurs sont les apotres du vrai, invoquons ces illustres fantomes; que, devant les monarchies revant les guerres, ils proclament le droit de l'homme a la vie, le droit de la conscience a la liberte, la souverainete de la raison, la saintete du travail, la bonte de la paix; et, puisque la nuit sort des trones, que la lumiere sorte des tombeaux! (_Acclamation unanime et prolongee. De toutes parts eclate le cri: Vive Victor Hugo!_) A la suite du centenaire de Voltaire, les journaux clericaux publierent une lettre adressee a Victor Hugo par M. Dupanloup. Victor Hugo fit a cette lettre la reponse que voici: A M. L'EVEQUE D'ORLEANS Paris, 3 juin 1873 Monsieur, Vous faites une imprudence. Vous rappelez, a ceux qui ont pu l'oublier, que j'ai ete eleve par un homme d'eglise, et que, si ma vie a commence par le prejuge et par l'erreur, c'est la faute des pretres, et non la mienne. Cette education est tellement funeste qu'a pres de "quarante ans", vous le constatez, j'en subissais encore l'influence. Tout cela a ete dit. Je n'y insiste pas. Je dedaigne un peu les choses inutiles. Vous insultez Voltaire, et vous me faites l'honneur de m'injurier. C'est votre affaire. Nous sommes, vous et moi, deux hommes quelconques. L'avenir jugera. Vous dites que je suis vieux, et vous me faites entendre que vous etes jeune. Je le crois. Le sens moral est encore si peu forme chez vous, que vous faites "une honte" de ce qui est mon honneur. Vous pretendez, monsieur, me faire la lecon. De quel droit? Qui etes-vous? Allons au fait. Le fait le voici: Qu'est-ce que c'est que votre conscience, et qu'est-ce que c'est la mienne? Comparons-les. Un rapprochement suffira. Monsieur, la France vient de traverser une epreuve. La France etait libre, un homme l'a prise en traitre, la nuit, l'a terrassee et garrottee. Si l'on tuait un peuple, cet homme eut tue la France. Il l'a faite assez morte pour pouvoir regner sur elle. Il a commence son regne, puisque c'est un regne, par le parjure, le guet-apens et le massacre. Il l'a continue par l'oppression, par la tyrannie, par le despotisme, par une inqualifiable parodie de religion et de justice. Il etait monstrueux et petit. On lui chantait _Te Deum, Magnificat, Salvum fac, Gloria tibi_, etc. Qui chantait cela? Interrogez-vous. La loi lui livrait le peuple, l'eglise lui livrait Dieu. Sous cet homme s'etaient effondres le droit, l'honneur, la patrie; il avait sous ses pieds le serment, l'equite, la probite, la gloire du drapeau, la dignite des hommes, la liberte des citoyens; la prosperite de cet homme deconcertait la conscience humaine. Cela a dure dix-neuf ans. Pendant ce temps-la, vous etiez dans un palais, j'etais en exil. Je vous plains, monsieur. Victor Hugo. III CONGRES LITTERAIRE INTERNATIONAL I DISCOURS D'OUVERTURE SEANCE PUBLIQUE DU 17 JUIN 1878 Messieurs, Ce qui fait la grandeur de la memorable annee ou nous sommes, c'est que, souverainement, par-dessus les rumeurs et les clameurs, imposant une interruption majestueuse aux hostilites etonnees, elle donne la parole a la civilisation. On peut dire d'elle: c'est une annee obeie. Ce qu'elle a voulu faire, elle le fait. Elle remplace l'ancien ordre du jour, la guerre, par un ordre du jour nouveau, le progres. Elle a raison des resistances. Les menaces grondent, mais l'union des peuples sourit. L'oeuvre de l'annee 1878 sera indestructible et complete. Rien de provisoire. On sent dans tout ce qui se fait je ne sais quoi de definitif. Cette glorieuse annee proclame, par l'exposition de Paris, l'alliance des industries; par le centenaire de Voltaire, l'alliance des philosophies; par le congres ici rassemble, l'alliance des litteratures (_Applaudissements_); vaste federation du travail sous toutes les formes; auguste edifice de la fraternite humaine, qui a pour base les paysans et les ouvriers et pour couronnement les esprits. (_Bravos_.) L'industrie cherche l'utile, la philosophie cherche le vrai, la litterature cherche le beau. L'utile, le vrai, le beau, voila le triple but de tout l'effort humain; et le triomphe de ce sublime effort, c'est, messieurs, la civilisation entre les peuples et la paix entre les hommes. C'est pour constater ce triomphe que, de tous les points du monde civilise, vous etes accourus ici. Vous etes les intelligences considerables que les nations aiment et venerent, vous etes les talents celebres, les genereuses voix ecoutees, les ames en travail de progres. Vous etes les combattants pacificateurs. Vous apportez ici le rayonnement des renommees. Vous etes les ambassadeurs de l'esprit humain dans ce grand Paris. Soyez les bienvenus. Ecrivains, orateurs, poetes, philosophes, penseurs, lutteurs, la France vous salue. (_Applaudissements prolonges_.) Vous et nous, nous sommes les concitoyens de la cite universelle. Tous, la main dans la main, affirmons notre unite et notre alliance. Entrons, tous ensemble, dans la grande patrie sereine, dans l'absolu, qui est la justice, dans l'ideal, qui est la verite. Ce n'est pas pour un interet personnel ou restreint que vous etes reunis ici; c'est pour l'interet universel. Qu'est-ce que la litterature? C'est la mise en marche de l'esprit humain. Qu'est-ce que la civilisation? C'est la perpetuelle decouverte que fait a chaque pas l'esprit humain en marche; de la le mot Progres. On peut dire que litterature et civilisation sont identiques. Les peuples se mesurent a leur litterature. Une armee de deux millions d'hommes passe, une Iliade reste; Xerces a l'armee, l'epopee lui manque, Xerces s'evanouit. La Grece est petite par le territoire et grande par Eschyle. (_Mouvement_.) Rome n'est qu'une ville; mais par Tacite, Lucrece, Virgile, Horace et Juvenal, cette ville emplit le monde. Si vous evoquez l'Espagne, Cervantes surgit; si vous parlez de l'Italie, Dante se dresse; si vous nommez l'Angleterre, Shakespeare apparait. A de certains moments, la France se resume dans un genie, et le resplendissement de Paris se confond avec la clarte de Voltaire. (_Bravos repetes_.) Messieurs, votre mission est haute. Vous etes une sorte d'assemblee constituante de la litterature. Vous avez qualite, sinon pour voter des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, enoncez des idees vraies, et si, par impossible, vous n'etes pas ecoutes, eh bien, vous mettrez la legislation dans son tort. Vous allez faire une fondation, la propriete litteraire. Elle est dans le droit, vous allez l'introduire dans le code. Car, je l'affirme, il sera tenu compte de vos solutions et de vos conseils. Vous allez faire comprendre aux legislateurs qui voudraient reduire la litterature a n'etre qu'un fait local, que la litterature est un fait universel. La litterature, c'est le gouvernement du genre humain par l'esprit humain, (_Bravo!_) La propriete litteraire est d'utilite generale. Toutes les vieilles legislations monarchiques ont nie et nient encore la propriete litteraire. Dans quel but? Dans un but d'asservissement. L'ecrivain proprietaire, c'est l'ecrivain libre. Lui oter la propriete, c'est lui oter l'independance. On l'espere du moins. De la ce sophisme singulier, qui serait pueril s'il n'etait perfide: la pensee appartient a tous, donc elle ne peut etre propriete, donc la propriete litteraire n'existe pas. Confusion etrange, d'abord, de la faculte de penser, qui est generale, avec la pensee, qui est individuelle; la pensee, c'est le moi; ensuite, confusion de la pensee, chose abstraite, avec le livre, chose materielle. La pensee de l'ecrivain, en tant que pensee, echappe a toute main qui voudrait la saisir; elle s'envole d'ame en ame; elle a ce don et cette force, _virum volitare per ora_; mais le livre est distinct de la pensee; comme livre, il est saisissable, tellement saisissable qu'il est quelquefois saisi. (_On rit_.) Le livre, produit de l'imprimerie, appartient a l'industrie et determine, sous toutes ses formes, un vaste mouvement commercial; il se vend et s'achete; il est une propriete, valeur creee et non acquise, richesse ajoutee par l'ecrivain a la richesse nationale, et certes, a tous les points de vue, la plus incontestable des proprietes. Cette propriete inviolable, les gouvernements despotiques la violent; ils confisquent le livre, esperant ainsi confisquer l'ecrivain. De la le systeme des pensions royales. Prendre tout et rendre un peu. Spoliation et sujetion de l'ecrivain. On le vole, puis on l'achete. Effort inutile, du reste. L'ecrivain echappe. On le fait pauvre, il reste libre. (_Applaudissements_.) Qui pourrait acheter ces consciences superbes, Rabelais, Moliere, Pascal? Mais la tentative n'en est pas moins faite, et le resultat est lugubre. La monarchie est on ne sait quelle succion terrible des forces vitales d'une nation; les historiographes donnent aux rois les titres de _peres de la nation_ et de _peres des lettres_; tout se tient dans le funeste ensemble monarchique; Dangeau, flatteur, le constate d'un cote; Vauban, severe, le constate de l'autre; et, pour ce qu'on appelle "le grand siecle", par exemple, la facon dont les rois sont peres de la nation et peres des lettres aboutit a ces deux faits sinistres: le peuple sans pain, Corneille sans souliers. (_Longs applaudissements_.) Quelle sombre rature au grand regne! Voila ou mene la confiscation de la propriete nee du travail, soit que cette confiscation pese sur le peuple, soit qu'elle pese sur l'ecrivain. Messieurs, rentrons dans le principe: le respect de la propriete. Constatons la propriete litteraire, mais, en meme temps, fondons le domaine public. Allons plus loin. Agrandissons-le. Que la loi donne a tous les editeurs le droit de publier tous les livres apres la mort des auteurs, a la seule condition de payer aux heritiers directs une redevance tres faible, qui ne depasse en aucun cas cinq ou dix pour cent du benefice net. Ce systeme tres simple, qui concilie la propriete incontestable de l'ecrivain avec le droit non moins incontestable du domaine public, a ete indique; dans la commission de 1836, par celui qui vous parle en ce moment; et l'on peut trouver cette solution, avec tous ses developpements, dans les proces-verbaux de la commission, publies alors par le ministere de l'interieur. Le principe est double, ne l'oublions pas. Le livre, comme livre, appartient a l'auteur, mais comme pensee, il appartient--le mot n'est pas trop vaste--au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'ecrivain et le droit de l'esprit humain, devait etre sacrifie, ce serait, certes, le droit de l'ecrivain, car l'interet public est notre preoccupation unique, et tous, je le declare, doivent passer avant nous. (_Marques nombreuses d'approbation_.) Mais, je viens de le dire, ce sacrifice n'est pas necessaire. Ah! la lumiere! la lumiere toujours! la lumiere partout! Le besoin de tout c'est la lumiere. La lumiere est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, edifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout; enseignez, montrez, demontrez; multipliez les ecoles; les ecoles sont les points lumineux de la civilisation. Vous avez soin de vos villes, vous voulez etre en surete dans vos demeures, vous etes preoccupes de ce peril, laisser la rue obscure; songez a ce peril plus grand encore, laisser obscur l'esprit humain. Les intelligences sont des routes ouvertes; elles ont des allants et venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnes, elles peuvent avoir des passants funestes; une mauvaise pensee est identique a un voleur de nuit, l'ame a des malfaiteurs; faites le jour partout; ne laissez pas dans l'intelligence humaine de ces coins tenebreux ou peut se blottir la superstition, ou peut se cacher l'erreur, ou peut s'embusquer le mensonge. L'ignorance est un crepuscule; le mal y rode. Songez a l'eclairage des rues, soit; mais songez aussi, songez surtout, a l'eclairage des esprits. (_Applaudissements prolonges_.) Il faut pour cela, certes, une prodigieuse depense de lumiere. C'est a cette depense de lumiere que depuis trois siecles la France s'emploie. Messieurs, laissez-moi dire une parole filiale, qui du reste est dans vos coeurs comme dans le mien: rien ne prevaudra contre la France. La France est d'interet public. La France s'eleve sur l'horizon de tous les peuples. Ah! disent-ils, il fait jour, la France est la! (_Oui! oui! Bravos repetes_.) Qu'il puisse y avoir des objections a la France, cela etonne; il y en a pourtant; la France a des ennemis. Ce sont les ennemis memes de la civilisation, les ennemis du livre, les ennemis de la pensee libre, les ennemis de l'emancipation, de l'examen, de la delivrance; ceux qui voient dans le dogme un eternel maitre et dans le genre humain un eternel mineur. Mais ils perdent leur peine, le passe est passe, les nations ne reviennent pas a leur vomissement, les aveuglements ont une fin, les dimensions de l'ignorance et de l'erreur sont limitees. Prenez-en votre parti, hommes du passe, nous ne vous craignons pas! allez, faites, nous vous regardons avec curiosite! essayez vos forces, insultez 89, decouronnez Paris, dites anatheme a la liberte de conscience, a la liberte de la presse, a la liberte de la tribune, anatheme a la loi civile, anatheme a la revolution, anatheme a la tolerance, anatheme a la science, anatheme au progres! ne vous lassez pas! revez, pendant que vous y etes, un syllabus assez grand pour la France et un eteignoir assez grand pour le soleil! (_Acclamation unanime. Triple salve d'applaudissements_.) Je ne veux pas finir par une parole amere. Montons et restons dans la serenite immuable de la pensee. Nous avons commence l'affirmation de la concorde et de la paix; continuons cette affirmation hautaine et tranquille. Je l'ai dit ailleurs, et je le repete, toute la sagesse humaine tient dans ces deux mots: Conciliation et Reconciliation; conciliation pour les idees, reconciliation pour les hommes. Messieurs, nous sommes ici entre philosophes, profitons de l'occasion, ne nous genons pas, disons des verites. (_Sourires et marques d'approbation_.) En voici une, une terrible: le genre humain a une maladie, la haine. La haine est mere de la guerre; la mere est infame, la fille est affreuse. Rendons-leur coup sur coup. Haine a la haine! Guerre a la guerre! (_Sensation_.) Savez-vous ce que c'est que cette parole du Christ: _Aimez-vous les uns les autres?_ C'est le desarmement universel. C'est la guerison du genre humain. La vraie redemption, c'est celle-la. Aimez-vous. On desarme mieux son ennemi en lui tendant la main qu'en lui montrant le poing. Ce conseil de Jesus est un ordre de Dieu. Il est bon. Nous l'acceptons. Nous sommes avec le Christ, nous autres! L'ecrivain est avec l'apotre; celui qui pense est avec celui qui aime. (_Bravos_.) Ah! poussons le cri de la civilisation! Non! non! non! nous ne voulons ni des barbares qui guerroient, ni des sauvages qui assassinent! Nous ne voulons ni de la guerre de peuple a peuple, ni de la guerre d'homme a homme. Toute tuerie est non seulement feroce, mais insensee. Le glaive est absurde et le poignard est imbecile. Nous sommes les combattants de l'esprit, et nous avons pour devoir d'empecher le combat de la matiere; notre fonction est de toujours nous jeter entre les deux armees. Le droit a la vie est inviolable. Nous ne voyons pas les couronnes, s'il y en a, nous ne voyons que les tetes. Faire grace, c'est faire la paix. Quand les heures funestes sonnent, nous demandons aux rois d'epargner la vie des peuples, et nous demandons aux republiques d'epargner la vie des empereurs. (_Applaudissements_.) C'est un beau jour pour le proscrit que le jour ou il supplie un peuple pour un prince, et ou il tache d'user, en faveur d'un empereur, de ce grand droit de grace qui est le droit de l'exil. Oui, concilier et reconcilier. Telle est notre mission, a nous philosophes. O mes freres de la science, de la poesie et de l'art, constatons la toute-puissance civilisatrice de la pensee. A chaque pas que le genre humain fait vers la paix, sentons croitre en nous la joie profonde de la verite. Ayons le fier consentement du travail utile. La verite est une et n'a pas de rayon divergent; elle n'a qu'un synonyme, la justice. Il n'y a pas deux lumieres, il n'y en a qu'une, la raison. Il n'y a pas deux facons d'etre honnete, sense et vrai. Le rayon qui est dans l'_Iliade_ est identique a la clarte qui est dans le _Dictionnaire philosophique_. Cet incorruptible rayon traverse les siecles avec la droiture de la fleche et la purete de l'aurore. Ce rayon triomphera de la nuit, c'est-a-dire de l'antagonisme et de la haine. C'est la le grand prodige litteraire. Il n'y en a pas de plus beau. La force deconcertee et stupefaite devant le droit, l'arrestation de la guerre par l'esprit, c'est, o Voltaire, la violence domptee par la sagesse; c'est o Homere, Achille pris aux cheveux par Minerve! (_Longs applaudissements_.) Et maintenant que je vais finir, permettez-moi un voeu, un voeu qui ne s'adresse a aucun parti et qui s'adresse a tous les coeurs. Messieurs, il y a un romain qui est celebre par une idee fixe, il disait: Detruisons Carthage! J'ai aussi, moi, une pensee qui m'obsede, et la voici: Detruisons la haine. Si les lettres humaines ont un but, c'est celui-la. _Humaniores litterae_. Messieurs, la meilleure destruction de la haine se fait par le pardon. Ah! que cette grande annee ne s'acheve pas sans la pacification definitive, qu'elle se termine en sagesse et en cordialite, et qu'apres avoir eteint la guerre etrangere, elle eteigne la guerre civile. C'est le souhait profond de nos ames. La France a cette heure montre au monde son hospitalite, qu'elle lui montre aussi sa clemence. La clemence! mettons sur la tete de la France cette couronne! Toute fete est fraternelle; une fete qui ne pardonne pas a quelqu'un n'est pas une fete. (_Vive emotion.--bravos redoubles_.) La logique d'une joie publique, c'est l'amnistie. Que ce soit la la cloture de cette admirable solennite, l'Exposition universelle. Reconciliation! reconciliation! Certes, cette rencontre de tout l'effort commun du genre humain, ce rendez-vous des merveilles de l'industrie et du travail, cette salutation des chefs-d'oeuvre entre eux, se confrontant et se comparant, c'est un spectacle auguste; mais il est un spectacle plus auguste encore, c'est l'exile debout a l'horizon et la patrie ouvrant les bras! (_Longue acclamation; les membres francais et etrangers du congres qui entourent l'orateur sur l'estrade viennent le feliciter et lui serrer la main, au milieu des applaudissements repetes de la salle entiere_.) II LE DOMAINE PUBLIC PAYANT SEANCE DU 21 JUIN _Presidence de Victor Hugo_. Puisque vous desirez, messieurs, connaitre mon avis, je vais vous le dire. Ceci, du reste, est une simple conversation. Messieurs, dans cette grave question de la propriete litteraire il y a deux unites en presence: l'auteur et la societe. Je me sers de ce mot unite pour abreger; ce sont comme deux personnes distinctes. Tout a l'heure nous allons aborder la question d'un tiers, l'heritier. Quant a moi, je n'hesite pas a dire que le droit le plus absolu, le plus complet, appartient a ces deux unites: l'auteur qui est la premiere unite, la societe qui est la seconde. L'auteur donne le livre, la societe l'accepte ou ne l'accepte pas. Le livre est fait par l'auteur, le sort du livre est fait par la societe. L'heritier ne fait pas le livre; il ne peut avoir les droits de l'auteur. L'heritier ne fait pas le succes; il ne peut avoir le droit de la societe. Je verrais avec peine le congres reconnaitre une valeur quelconque a la volonte de l'heritier. Ne prenons pas de faux points de depart. L'auteur sait ce qu'il fait; la societe sait ce qu'elle fait; l'heritier, non. Il est neutre et passif. Examinons d'abord les droits contradictoires de ces deux unites: l'auteur qui cree le livre, la societe qui accepte ou refuse cette creation. L'auteur a evidemment un droit absolu sur son oeuvre, ce droit est complet. Il va tres loin, car il va jusqu'a la destruction. Mais entendons-nous bien sur cette destruction. Avant la publication, l'auteur a un droit incontestable et illimite. Supposez un homme comme Dante, Moliere, Shakespeare. Supposez-le au moment ou il vient de terminer une grande oeuvre. Son manuscrit est la, devant lui, supposez qu'il ait la fantaisie de le jeter au feu, personne ne peut l'en empecher. Shakespeare peut