The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II by Adolphe Thiers Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Histoire de la Revolution Francaise, Vol. II Author: Adolphe Thiers Release Date: February, 2006 [EBook #9894] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on October 28, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VOL. II *** Produced by Carlo Traverso, Tonya, Anne Dreze and the Online Distributed Proofreading Team. HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. ASSEMBLEE LEGISLATIVE. CHAPITRE PREMIER. JUGEMENT SUR L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE ASSEMBLEE NATIONALE, DITE _Assemblee legislative_; SA COMPOSITION. --ETAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PETION, MAIRE DE PARIS. --POLITIQUE DES PUISSANCES.--EMIGRATION; DECRETS CONTRE LES EMIGRES ET CONTRE LES PRETRES NON ASSERMENTES.--MODIFICATION DANS LE MINISTERE.--PREPARATIFS DE GUERRE; ETAT DES ARMEES. L'Assemblee constituante venait de terminer sa longue et laborieuse carriere; et, malgre son noble courage, sa parfaite equite, ses immenses travaux, elle etait haie comme revolutionnaire a Coblentz, et comme aristocrate a Paris. Pour bien juger cette memorable assemblee, ou la reunion des lumieres fut si grande et si variee, les resolutions si hardies et si perseverantes, et ou, pour la premiere fois peut-etre, on vit tous les hommes eclaires d'une nation reunis avec la volonte et le pouvoir de realiser les voeux de la philosophie, il faut considerer l'etat dans lequel elle avait trouve la France, et celui dans lequel elle la laissait. En 1789, la nation francaise sentait et connaissait tous ses maux, mais elle ne concevait pas la possibilite de les guerir. Tout a coup, sur la demande imprevue des parlemens, les etats-generaux sont convoques; l'assemblee constituante se forme, et arrive en presence du trone, enorgueilli de son ancienne puissance, et dispose tout au plus a souffrir quelques doleances. Alors elle se penetre de ses droits, se dit qu'elle est la nation, et ose le declarer au gouvernement etonne. Menacee par l'aristocratie, par la cour et par une armee, ne prevoyant pas encore les soulevemens populaires, elle se declare inviolable, et defend au pouvoir de toucher a elle; convaincue de ses droits, elle s'adressait a des ennemis qui n'etaient pas convaincus des leurs, et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonte, sur une puissance de plusieurs siecles et sur une armee de trente mille hommes. C'est la toute la revolution; c'en est le premier acte et le plus noble; il est juste, il est heroique, car jamais une nation n'a agi avec plus de droit et de danger. Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une maniere juste et convenable. Mais a l'aspect de cette echelle sociale au sommet de laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au bas tout manque jusqu'au pain indispensable a la vie, l'assemblee constituante eprouve dans ses pensees une reaction violente, et veut tout niveler. Elle decide donc que la masse des citoyens completement egalisee exprimera ses volontes, et que le roi demeurera charge seulement de leur execution. Son erreur ici n'est point d'avoir reduit la royaute a une simple magistrature; car le roi avait encore assez d'autorite pour maintenir les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les republiques; mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait ete, put se resigner, et qu'un peuple, qui se reveillait a peine, et qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulut pas la conquerir tout entiere. L'histoire prouve en effet qu'il faut diviser infiniment les magistratures, ou que, si on etablit un chef unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper. Quand les nations, presque exclusivement occupees de leurs interets prives, sentent le besoin de se decharger sur un chef des soins du gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors que ce chef, egal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les assemblees nationales, n'ayant point a recevoir leurs volontes, ne les sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empeche seulement de trop mal faire, ait reellement la plus grande partie de la souverainete. La dignite de l'homme peut encore se conserver sous un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observee, lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces pouvoirs si grands, laisses au prince, ne lui ont ete abandonnes que comme une concession a la faiblesse humaine. Mais ce n'est pas a l'instant ou une nation vient tout a coup de se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir a se donner un role secondaire, et a remettre volontairement la toute-puissance a un chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblee constituante n'etait pas plus capable que la nation elle-meme de faire une pareille abdication. Elle reduisit donc la royaute a une simple magistrature hereditaire, esperant que le roi se contenterait de cette magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de puissance, et que le peuple la lui laisserait. Mais que l'assemblee l'esperat ou non, pouvait-elle, dans ce doute, trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui donner toute la puissance que l'Angleterre accorde a ses monarques? D'abord, elle ne pouvait pas deposer Louis XVI; car s'il est toujours permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout a coup une monarchie en republique. D'ailleurs la possession est respectable; et si l'assemblee eut depouille la dynastie, que n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriete parce qu'elle attaquait les droits feodaux? D'un autre cote, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la nomination des juges, et autres prerogatives semblables, parce que l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa seule force, elle etait obligee de s'y soumettre. Quant a l'etablissement d'une seule chambre, son erreur a ete plus reelle peut-etre, mais tout aussi inevitable. S'il etait dangereux de ne laisser que le souvenir du pouvoir a un roi qui l'avait eu tout entier, et en presence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au dernier reste, il etait bien plus faux en principe de ne pas reconnaitre les inegalites et les gradations sociales, lorsque les republiques elles-memes les admettent, et que chez toutes on trouve un senat, ou hereditaire, ou electif. Mais il ne faut exiger des hommes et des esprits que ce qu'ils peuvent a chaque epoque. Comment, au milieu d'une revolte contre l'injustice des rangs, reconnaitre leur necessite? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre contre l'aristocratie? Constituer la royaute eut ete plus facile, parce que, placee loin du peuple, elle avait ete moins oppressive, et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus necessaires. Mais, je le repete, ces erreurs n'eussent-elles pas domine dans l'assemblee, elles etaient dans la nation, et la suite des evenemens prouvera que si on avait laisse au roi et a l'aristocratie tous les pouvoirs qu'on leur ota, la revolution n'en aurait pas moins eu lieu jusque dans ses derniers exces. Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les revolutions qui eclatent chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les peuples libres, c'est-a-dire en possession d'une certaine activite politique. A Rome, a Athenes et ailleurs, on voit les nations et leurs chefs se disputer le plus ou le moins d'autorite. Chez les peuples modernes entierement depouilles, la marche est differente. Completement asservis, ils dorment long-temps. Le reveil a lieu d'abord dans les classes les plus eclairees, qui se soulevent et recouvrent une partie du pouvoir. Le reveil est successif, l'ambition l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernieres classes, et la masse entiere se trouve ainsi en mouvement. Bientot, satisfaites de ce qu'elles ont obtenu, les classes eclairees veulent s'arreter, mais elles ne le peuvent plus, et sont incessamment foulees par celles qui les suivent. Celles qui s'arretent, fussent-elles les avant-dernieres, sont pour les dernieres une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par etre appele aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel. L'assemblee constituante nous presente cette generation qui s'eclaire et reclame la premiere contre le pouvoir encore tout-puissant: assez sage pour voir ce que l'on doit a ceux qui avaient tout et a ceux qui n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils possedent, parce qu'ils l'ont toujours possede, et procurer surtout aux seconds les lumieres et les droits qu'on acquiert par elles. Mais le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret veut tout recouvrer, l'ambition tout conquerir, et une guerre d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste, l'essaient sans effroi, accomplissent meme cette immense tache, mais succombent en voulant engager les uns a ceder quelque chose, les autres a ne pas tout desirer. L'assemblee constituante, dans sa repartition equitable, avait menage les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Francais, trente millions de revenu, le commandement des armees, et le droit de suspendre les volontes nationales, avait encore d'assez belles prerogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne pas s'etre resigne a ce reste brillant de puissance. Le clerge, depouille des biens immenses qu'il avait recus jadis, a condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir le culte dont il laissait le soin a des cures indigens, le clerge n'etait plus un ordre politique; mais ses dignites ecclesiastiques etaient conservees, ses dogmes respectes, ses richesses scandaleuses changees en un revenu suffisant, et on peut meme dire abondant, car il permettait encore un assez grand luxe episcopal. La noblesse n'etait plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et autres pareils; elle n'etait plus exempte d'impots; mais pouvait-elle faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses proprietes lui etaient laissees. Au lieu de la faveur de la cour, elle avait la certitude des succes accordes au merite. Elle avait la faculte d'etre elue par le peuple, et de le representer dans l'etat, pour peu qu'elle voulut se montrer bienveillante et resignee. La robe et l'epee etaient assurees a ses talens; pourquoi une genereuse emulation ne venait-elle pas l'animer tout a coup? Quel aveu d'incapacite ne faisait-elle point en regrettant les faveurs d'autrefois? On avait menage les anciens pensionnaires, dedommage les ecclesiastiques, traite chacun avec egard: le sort que l'assemblee constituante avait fait a tous, etait-il donc si insupportable? La constitution etant achevee, aucune esperance ne restait au roi de recouvrer, par des deliberations, les prerogatives qu'il regrettait. Il n'avait plus qu'une chose a faire, c'etait de se resigner, et d'observer la constitution a moins qu'il ne comptat sur les puissances etrangeres; mais il esperait tres peu de leur zele, et se defiait de l'emigration. Il se decida donc pour le premier parti, et ce qui prouve sa sincerite, c'est qu'il voulait franchement exprimer a l'assemblee les defauts qu'il trouvait a la constitution. Mais on l'en detourna, et il se resolut a attendre du temps les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui etre dues. La reine n'etait pas moins resignee. "Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se presenta a elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir a la constitution, ce systeme est certainement le meilleur." Et il est permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensees a exprimer, elle n'eut pas hesite en presence de Bertrand de Molleville[1]. L'ancienne assemblee venait de se separer; ses membres etaient retournes au sein de leurs familles, ou s'etaient repandus dans Paris. Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave, communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le roi, tout decide qu'il etait a observer la constitution, ne pouvait se resigner a suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire croire par tous ses actes qu'il y etait sincerement attache. Ces membres de l'ancienne assemblee, reunis a Lafayette depuis la revision, etaient les chefs de cette generation revolutionnaire, qui avait donne les premieres regles de la liberte, et voulait qu'on s'y tint. Ils etaient soutenus par la garde nationale, que de longs services, sous Lafayette, avaient entierement attachee a ce general et a ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de dedaigner la nouvelle assemblee, et de l'irriter souvent par leur mepris. Une espece de vanite aristocratique s'etait deja emparee de ces premiers legislateurs, et il semblait que toute science legislative avait disparu apres eux. La nouvelle assemblee etait composee de diverses classes d'hommes. On y comptait des partisans eclaires de la premiere revolution, Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommerent les constitutionnels, et occuperent le cote droit, ou ne se trouvait plus un seul des anciens privilegies. Ainsi, par la marche naturelle et progressive de la revolution, le cote gauche de la premiere assemblee devait devenir le cote droit de la seconde. Apres les constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingues, dont la revolution avait enflamme la tete et exagere les desirs. Temoins des travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent faire, ils avaient trouve qu'on n'avait pas encore assez fait; ils n'osaient pas s'avouer republicains, parce que, de toutes parts, on se recommandait d'etre fidele a la constitution; mais l'essai de republique qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits a cette idee; et l'etat d'hostilite continuelle dans lequel ils se trouvaient vis-a-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque jour davantage. Dans cette nouvelle generation de talens, on remarquait principalement les deputes de la Gironde, d'ou le parti entier, quoique forme par des hommes de tous les departemens, se nomma _Girondin_. Condorcet, ecrivain connu par une grande etendue d'idees, par une extreme rigueur d'esprit et de caractere, en etait l'ecrivain; et Vergniaud, improvisateur pur et entrainant, en etait l'orateur. Ce parti, grossi sans cesse de tout ce qui desesperait de la cour, ne voulait pas la republique qui lui echut en 1793; il la revait avec tous ses prestiges, avec ses vertus et ses moeurs severes. L'enthousiasme et la vehemence devaient etre ses principaux caracteres. Il devait aussi avoir ses extremes: c'etaient Bazire, Chabot, Merlin de Thionville et autres; inferieurs par le talent, ils surpassaient les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la Montagne, lorsque apres le renversement du trone ils se separerent de la Gironde. Cette seconde assemblee avait enfin, comme la premiere, une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantot avec les uns, tantot avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberte reelle regnait encore, cette masse etait restee independante; mais comme elle ne l'etait point par energie, mais par indifference, dans les assemblees posterieures ou regna la violence, elle devint lache et meprisable, et recut le nom trivial et honteux de _ventre_. Les clubs acquirent a cette epoque une plus grande importance. Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la legislative. L'assemblee nationale ne pouvant contenir toutes les ambitions, elles se refugiaient dans les clubs, ou elles trouvaient une tribune et des orages. C'etait la que se rendait tout ce qui voulait parler, s'agiter, s'emouvoir, c'est-a-dire la nation presque entiere. Le peuple courait a ce spectacle nouveau; il occupait les tribunes de toutes les assemblees, et y trouvait, des ce temps meme, un emploi lucratif, car on commencait a payer les applaudissemens. Le ministre Bertrand avoue les avoir payes lui-meme. Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait deja une influence extraordinaire. Une eglise suffisait a peine a la foule de ses membres et de ses auditeurs. Un immense amphitheatre s'elevait en forme de cirque, et occupait toute la grande nef de l'eglise des Jacobins. Un bureau se trouvait au centre; un president et des secretaires l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les deliberations sur un registre. Une correspondance active entretenait le zele des societes repandues sur la surface entiere de la France; on les nommait societes affiliees. Ce club, par son anciennete et une violence soutenue, l'avait constamment emporte sur tous ceux qui avaient voulu se montrer plus moderes ou meme plus vehemens. Les Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingues, l'avaient abandonne apres le voyage de Varennes, et s'etaient transportes aux Feuillans. C'etait dans ce dernier que se trouvaient confondus tous les essais de clubs moderes, essais qui n'avaient jamais reussi parce qu'ils allaient contre le besoin meme qui faisait courir aux clubs, celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se reunissaient alors les constitutionnels, ou partisans de la premiere revolution. Aussi le nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de modere en fut un. Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence avec les Jacobins. Camille Desmoulins en etait l'ecrivain, et Danton le chef. Ce dernier, n'ayant pas reussi au barreau, s'etait fait adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes athletiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les cordeliers n'avaient pu, meme avec de l'exageration, l'emporter sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense affluence; mais ils etaient en meme temps presque tous du club jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient a la suite de Danton pour determiner la majorite en sa faveur. Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblee constituante se distinguer par le rigorisme de ses principes, etait exclu de l'assemblee legislative par le decret de non-reelection qu'il avait lui-meme contribue a faire rendre. Il s'etait retranche aux Jacobins, ou il dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une reputation d'integrite qui lui avait valu le nom d'incorruptible. Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la revision, il s'etait rassure depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularite. Robespierre avait trouve deux rivaux qu'il commencait a hair, c'etaient Brissot et Louvet. Brissot, mele a tous les hommes de la premiere assemblee, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour republicain, et l'un des membres le plus distingues de la legislative, etait leger de caractere, mais remarquable par certaines qualites d'esprit. Louvet, avec une ame chaude, beaucoup d'esprit et une grande audace, etait du nombre de ceux qui, ayant depasse la constituante, revaient la republique: il se trouvait par la naturellement jete vers les Girondins. Bientot ses luttes avec Robespierre le leur attacherent davantage. Ce parti de la Gironde, forme peu a peu sans intention, par des hommes qui avaient trop de merite pour s'allier a la populace, assez d'eclat pour etre envies par elle et par ses chefs, et qui etaient plutot unis par leur situation que par un concert, ce parti dut etre brillant mais faible, et perir devant les factions plus reelles qui s'elevaient autour de lui. Tel etait donc l'etat de la France: les anciens privilegies etaient retires au-dela du Rhin; les partisans de la constitution occupaient la droite de l'assemblee, la garde nationale, et le club des Feuillans; les Girondins avaient la majorite dans l'assemblee, mais non dans les clubs, ou la basse violence l'emportait; enfin les exageres de cette nouvelle epoque, places sur les bancs les plus eleves de l'assemblee, et a cause de cela nommes _la Montagne_, etaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace. Lafayette ayant depose tout grade militaire, avait ete accompagne dans ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes. Le commandement n'avait pas ete delegue a un nouveau general, mais six chefs de legion commandaient alternativement la garde nationale tout entiere. Bailly, le fidele allie de Lafayette pendant ces trois annees si penibles, quitta aussi la mairie. Les voix des electeurs se partagerent entre Lafayette et Petion; mais la cour, qui ne voulait a aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui etaient favorables, prefera Petion, quoiqu'il fut republicain. Elle espera davantage d'une espece de froideur qu'elle prenait pour de la stupidite, mais qui n'en etait pas, et elle depensa beaucoup pour lui assurer la majorite. Il l'obtint en effet, et fut nomme maire[2]. Petion, avec un esprit eclaire, une conviction froide mais solide, avec assez d'adresse, servit constamment les republicains contre la cour, et se trouva lie a la Gironde par la conformite des vues, et par l'envie que sa nouvelle dignite excita chez les Jacobins. Cependant si, malgre ces dispositions des partis, on avait pu compter sur le roi, il est possible que les mefiances des Girondins se fussent calmees, et que, le pretexte des troubles n'existant plus, les agitateurs n'eussent trouve desormais aucun moyen d'ameuter la populace. Les intentions du roi etaient formees; mais, grace a sa faiblesse, elles n'etaient jamais irrevocables. Il fallait qu'il les prouvat avant qu'on y crut; et, en attendant la preuve, il etait expose a plus d'un outrage. Son caractere, quoique bon, n'etait pas sans une certaine disposition a l'humeur; ses resolutions devaient donc etre facilement ebranlees par les premieres fautes de l'assemblee. Elle se forma elle-meme, et preta serment avec pompe sur le livre de la constitution. Son premier decret, relatif au ceremonial, abolit les titres de _sire_ et de _majeste_ donnes ordinairement au roi. Elle ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblee, il serait assis sur un fauteuil absolument semblable a celui du president[3]. C'etaient la les premiers effets de l'esprit republicain; et la fierte de Louis XVI en fut cruellement blessee. Pour se soustraire a ce qu'il regardait comme une humiliation, il resolut de ne pas se montrer a l'assemblee et d'envoyer ses ministres ouvrir la session legislative. L'assemblee, se repentant de cette premiere hostilite, revoqua son decret le lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait decrete que les deputes, si le roi restait assis, pourraient egalement s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guerir sa blessure. Il rentra pale et les traits alteres. A peine fut-il seul avec la reine, qu'il se jeta sur un siege en sanglotant. "Ah! madame, s'ecria-t-il, vous avez ete temoin de cette humiliation! Quoi! venir en France pour voir..." La reine s'efforca de le consoler, mais son coeur etait profondement blesse, et ses bonnes intentions durent en etre ebranlees[4]. Cependant si des lors il ne songea plus qu'a recourir aux etrangers, les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La declaration de Pilnitz etait demeuree sans effet, soit par defaut de zele de la part des souverains, soit aussi a cause du danger que Louis XVI aurait couru, etant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de l'assemblee constituante. L'acceptation de la constitution etait un nouveau motif d'attendre les resultats de l'experience avant d'agir. C'etait l'avis de Leopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis XVI eut notifie a toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et que son intention etait de l'observer fidelement, l'Autriche donna une reponse tres pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de meme, et protesterent de leurs intentions amicales. Il est a observer que les puissances voisines agissaient avec plus de reserve que les puissances eloignees, telles que la Suede et la Russie, parce qu'elles etaient plus immediatement compromises dans la guerre. Gustave, qui revait une entreprise brillante sur la France, repondit a la notification, qu'il ne regardait pas le roi comme libre. La Russie differa de s'expliquer. La Hollande, les principautes italiennes, mais surtout la Suisse, firent des reponses satisfaisantes. Les electeurs de Treves et de Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les emigres, employerent des expressions evasives. L'Espagne, assiegee par les emissaires de Coblentz, ne se prononca pas davantage, et pretendit qu'elle desirait du temps pour s'assurer de la liberte du roi; mais elle assura neanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillite du royaume. De telles reponses, dont aucune n'etait hostile, la neutralite assuree de l'Angleterre, l'incertitude de Frederic-Guillaume, les dispositions pacifiques et bien connues de Leopold, tout faisait prevoir la paix. Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante de Louis XVI, mais son interet evident, et les craintes memes que la guerre lui inspira plus tard, doivent porter a croire qu'il desirait aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert general, les emigres seuls s'obstinerent a vouloir la guerre et a la preparer. Ils se rendaient toujours en foule a Coblentz; ils y armaient avec activite, preparaient des magasins, passaient des marches pour les fournitures, formaient des cadres qui a la verite ne se remplissaient pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de veritablement dangereux, ils faisaient neanmoins de grands preparatifs, qu'eux-memes croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait s'effrayer. La grande question etait de savoir si Louis XVI les favorisait ou non; et il etait difficile de croire qu'il ne fut pas tres bien dispose en faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincerite et de continuelles demonstrations pour persuader le contraire. Les lettres du roi aux emigres portaient l'invitation et meme l'ordre de rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrete qui dementait sa correspondance publique et en detruisait l'effet. On ne peut sans doute contester les communications secretes avec Coblentz; mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire les injonctions qu'il avait publiquement adressees aux emigres. Son interet le plus evident voulait qu'ils rentrassent. Leur presence a Coblentz ne pouvait etre utile qu'autant qu'ils avaient le projet de combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne voulant donc pas employer leur epee sur le Rhin, il valait mieux qu'il les eut aupres de lui, afin de s'en servir au besoin, et de reunir leurs efforts a ceux des constitutionnels pour proteger sa personne et son trone. En outre, leur presence a Coblentz provoquait des lois severes qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le compromettait avec l'assemblee, et on verra que c'est l'usage qu'il fit du _veto_ qui le depopularisa completement en le faisant regarder comme complice des emigres. Il serait etrange qu'il n'eut pas apercu la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie. Ceux-ci pensaient unanimement que les emigres devaient retourner aupres de la personne du roi pour la defendre, pour faire cesser les alarmes et oter tout pretexte aux agitateurs. C'etait meme l'opinion de Bertrand de Molleville, dont les principes n'etaient rien moins que constitutionnels. "Il fallait, dit-il, employer tous les moyens possibles d'augmenter la popularite du roi. Le plus efficace et le plus utile de tous, dans ce moment, etait de rappeler les emigres. Leur retour generalement desire aurait fait revivre en France le parti royaliste que l'emigration avait entierement desorganise. Ce parti, fortifie par le discredit de l'assemblee, et recrute par les nombreux deserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mecontens, serait bientot devenu assez puissant pour rendre decisive en faveur du roi l'explosion plus ou moins prochaine a laquelle il fallait s'attendre." (_Tome VI, p_. 42.) Louis XVI, se conformant a cet avis des ministres, adressa des exhortations aux principaux chefs de l'armee et aux officiers de marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir a leur poste. Cependant ses exhortations furent inutiles, et la desertion continua sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf cents officiers avaient deserte. L'assemblee ne put se moderer, et resolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'etait bornee, en dernier lieu, a prononcer la destitution des fonctionnaires publics qui etaient hors du royaume, et a frapper les biens des emigres d'une triple contribution, pour dedommager l'etat des services dont ils le privaient par leur absence. L'assemblee nouvelle proposa des peines plus severes. Divers projets furent presentes. Brissot distingua trois classes d'emigres: les chefs de la desertion, les fonctionnaires publics qui abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sevir contre les premiers, mepriser et plaindre les autres. Il est certain que la liberte de l'homme ne permet pas qu'on l'enchaine au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie vont se reunir au dehors pour lui declarer la guerre, il est permis de prendre des precautions contre des projets aussi dangereux. La discussion fut longue et opiniatre. Les constitutionnels s'opposaient a toutes les mesures proposees, et soutenaient qu'il fallait mepriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait leurs predecesseurs. Cependant le parti oppose l'emporta, et un premier decret fut rendu, qui enjoignit a Monsieur, frere du roi, de rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit eventuel a la regence. Un second decret plus severe fut porte contre les emigres en general; il declarait que les Francais rassembles au-dela des frontieres du royaume seraient suspects de conjuration contre la France; que si, au 1er janvier prochain, ils etaient encore en etat de rassemblement, ils seraient declares coupables de conjuration, poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des contumaces seraient pendant leur vie percus au profit de la nation, sans prejudice des droits des femmes, enfans et creanciers legitimes[6]. L'action d'emigrer n'etant pas reprehensible en elle-meme, il est difficile de caracteriser le cas ou elle le devient. Ce que pouvait faire la loi, c'etait d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable a telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'etre n'avaient qu'a obeir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela meme a passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de politique, etaient hors du royaume, devaient se hater de revenir; c'est en effet un sacrifice assez leger a la surete d'un etat, que d'abreger un voyage de plaisir ou d'interet. Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblee et l'opinion publique, consentit au decret qui ordonnait a Monsieur de rentrer, sous peine de perdre son droit a la regence, mais il apposa son _veto_ sur la loi contre les emigres. Les ministres furent charges de se rendre tous ensemble a l'assemblee, pour y annoncer les volontes du roi[7]. Ils lurent d'abord divers decrets auxquels la sanction etait donnee. Quand arriva celui des emigres, un silence profond se fit dans l'assemblee; et lorsque le garde-des-sceaux prononca la formule officielle, _le roi examinera_, un grand mecontentement se manifesta de tous cotes. Il voulut developper les formes du _veto_; mais une foule de voix s'eleverent, et dirent au ministre que la constitution accordait au roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le ministre fut donc oblige de se retirer en laissant apres lui une profonde irritation. Cette premiere resistance du roi a l'assemblee fut une rupture definitive; et quoiqu'il eut sanctionne le decret qui privait son frere de la regence, on ne put s'empecher de voir dans son refus au second decret une marque d'affection pour les insurges de Coblentz. On se rappela qu'il etait leur parent, leur ami, et en quelque sorte leur co-interesse; et on en conclut qu'il lui etait impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation. Des le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux emigres, et deux lettres particulieres a chacun de ses freres. Les raisons qu'il leur presentait aux uns et aux autres etaient excellentes, et paraissaient donnees de bonne foi. Il les engageait a faire cesser, par leur retour, les mefiances que les malveillans se plaisaient a repandre; il les priait de ne pas le reduire a employer contre eux des mesures severes; et quant a son defaut de liberte, sur lequel on s'appuyait pour ne pas lui obeir, il leur donnait pour preuve du contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni a Coblentz ni a Paris l'effet qu'elles etaient ou paraissaient destinees a produire. Les emigres ne rentrerent pas; et dans l'assemblee on trouva le ton de la proclamation trop doux; on contesta meme au pouvoir executif le droit d'en faire une. On etait en effet trop irrite pour se contenter d'une proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituat une mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre. Une autre epreuve du meme genre etait au meme instant imposee a Louis XVI, et amenait un resultat aussi malheureux. Les premiers troubles religieux avaient eclate dans l'Ouest; l'assemblee constituante y avait envoye deux commissaires, dont l'un etait Gensonne, si celebre plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait ete fait a l'assemblee legislative, et, quoique tres modere, ce rapport l'avait remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblee constituante, en privant de leurs fonctions les pretres qui refusaient de preter le serment, leur avait cependant laisse une pension et la liberte d'exercer leur culte a part. Ils n'avaient cesse depuis lors d'exciter le peuple contre leurs confreres assermentes, de les lui montrer comme des impies dont le ministere etait nul et dangereux. Ils trainaient les paysans a leur suite a de longues distances pour leur dire la messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur eglise occupee par un culte qu'ils croyaient mauvais, et d'etre obliges d'aller chercher si loin celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux pretres assermentes et a leurs partisans. La guerre civile etait imminente[9]. De nouveaux renseignemens furent fournis a l'assemblee, et lui montrerent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables a celles qu'elle avait prises contre les ennemis armes d'outre-Rhin, et faire un nouvel essai des dispositions du roi. L'assemblee constituante avait ordonne a tous les pretres le serment civique. Ceux qui refusaient de le preter, en perdant la qualite de ministres du culte public et paye par l'etat, conservaient leurs pensions de simples ecclesiastiques, et la liberte d'exercer privement leur ministere. Rien n'etait plus doux et plus modere qu'une repression pareille. L'assemblee legislative exigea de nouveau le serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme ils abusaient de leur liberte en excitant la guerre civile, elle ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportes d'un lieu dans un autre, et meme condamnes a une detention s'ils refusaient d'obeir. Enfin elle leur defendit le libre exercice de leur culte particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10]. Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'etre prise contre les emigres, tenait a la crainte qui s'empare des gouvernemens menaces, et qui les porte a s'entourer de precautions excessives. Ce n'est plus le fait realise qu'ils punissent, c'est l'attaque presumee qu'ils poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et cruelles comme le soupcon. Les eveques et les pretres qui etaient demeures a Paris et avaient conserve des relations avec le roi, lui adresserent aussitot un memoire contre le decret. Deja plein de scrupules, le roi, qui s'etait reproche toujours d'avoir sanctionne le decret de la constituante, n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. "Pour celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'otera plutot la vie que de m'obliger a le sanctionner." Les ministres partageaient a peu pres cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait quelquefois, lui conseillerent de refuser sa sanction; mais a ce conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se decider a suivre: c'etait, en s'opposant au decret, de ne laisser aucun doute sur ses dispositions, et, pour cela, d'eloigner de sa personne tous les pretres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle que d'ecclesiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa faiblesse ou sa devotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe des constitutionnels dans le ministere, y fit approuver leur avis; et lorsque le conseil eut delibere, a la grande satisfaction de Louis XVI, que le _veto_ serait appose, il ajouta, comme avis, qu'il serait convenable d'entourer la personne du roi de pretres non suspects. A cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une invincible opiniatrete; et dit que la liberte des cultes, decretee pour tout le monde, devait l'etre pour lui comme pour ses sujets, et qu'il devait avoir la liberte de s'entourer des pretres qui lui convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore a l'assemblee, le _veto_ fut decide. Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce moment, lui preta un nouveau secours; ce fut celui du directoire du departement. Ce directoire etait compose des membres les plus consideres de l'assemblee constituante; on y trouvait le duc de Larochefoucault, l'eveque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc. Il fit une petition au roi, non comme corps administratif, mais comme reunion de petitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au decret contre les pretres. "L'assemblee nationale, disait la petition, a certainement voulu le bien; nous aimons a la venger ici de ses coupables detracteurs; mais un si louable dessein l'a poussee vers des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence, ne sauraient admettre... Elle fait dependre, pour tous les ecclesiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de la prestation du serment civique, tandis que la constitution a mis expressement et litteralement ces pensions au rang des dettes nationales. Or, le refus de preter un serment quelconque peut-il detruire le titre d'une creance reconnue? L'assemblee constituante a fait ce qu'elle pouvait faire a l'egard des pretres non assermentes; ils ont refuse le serment prescrit, et elle les a prives de leurs fonctions; en les depossedant, elle les a reduits a une pension... L'assemblee legislative veut que les ecclesiastiques qui n'ont point prete le serment, ou qui l'ont retracte, puissent, dans les troubles religieux, etre eloignes provisoirement, et emprisonnes s'ils n'obeissent a l'ordre qui leur sera intime. N'est-ce pas renouveler le systeme des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de l'exil, et bientot apres de la prison, celui qui ne serait pas encore convaincu d'etre refractaire a aucune loi?... L'assemblee nationale refuse a tous ceux qui ne preteraient pas le serment civique la libre profession de leur culte... Or, cette liberte ne peut etre ravie a personne; elle est consacree a jamais dans la declaration des droits. Ces raisons etaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment persuader a une assemblee qu'on devait permettre a des pretres obstines d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut injurie, et sa petition au roi fut combattue par une foule d'autres adressees au corps legislatif. Camille Desmoulins en presenta une tres hardie a la tete d'une section. On pouvait y remarquer deja la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les convenances observees jusque-la envers les autorites et le roi. Desmoulins disait a l'assemblee qu'il fallait un grand exemple...; que le directoire devait etre mis en etat d'accusation...; que c'etaient les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper a la tete, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empechait pas avec un _veto_ la prise de la Bastille... Louis XVI, decide a refuser sa sanction, differait cependant de l'annoncer a l'assemblee. Il voulait d'abord par quelques actes se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti constitutionnel. Montmorin, fatigue de sa laborieuse carriere sous la constituante, et de ses penibles negociations avec tous les partis, n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle legislature, et s'etait retire malgre les instances du roi. Le ministere des affaires etrangeres, refuse par divers personnages, fut accepte par Delessart, qui quitta celui de l'interieur; Delessart, integre et eclaire, etait sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il etait trop faible pour fixer la volonte du roi, pour imposer aux puissances etrangeres et aux factions interieures. Cahier de Gerville, patriote prononce, mais plus raide qu'entrainant, fut place a l'interieur, pour satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein d'activite et d'ardeur, constitutionnel zele, et habile a se populariser, fut porte a l'administration de la guerre par le parti qui composait alors le ministere. Il aurait pu avoir une influence utile sur le conseil, et rattacher l'assemblee au roi s'il n'avait eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre- revolutionnaire, et prefere par la cour a tous les autres. Bertrand de Molleville, detestant la constitution, s'enveloppait avec art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement que le roi essayat de l'executer, "mais afin, disait-il, qu'elle fut demontree inexecutable". Le roi ne pouvait pas se resoudre a le renvoyer, et c'est avec ce ministere mele qu'il essaya de poursuivre sa route. Apres avoir tente de plaire a l'opinion par ses choix, il essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il parut se preter a toutes les mesures diplomatiques et militaires proposees contre les rassemblemens formes sur le Rhin. Les dernieres lois repressives avaient ete empechees par le _veto_, et cependant tous les jours de nouvelles denonciations apprenaient a l'assemblee les preparatifs et les menaces des emigres. Les proces-verbaux des municipalites et des departemens voisins de la frontiere, les rapports des commercans venant d'outre-Rhin, attestaient que le vicomte de Mirabeau, frere du celebre constituant, etait a la tete de six cents hommes dans l'eveche de Strasbourg; que, dans le territoire de l'electeur de Mayence et pres de Worms, se trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince de Conde; qu'il en etait de meme a Coblentz et dans tout l'electoral de Treves; que des exces et des violences avaient ete commis sur des Francais, et qu'enfin la proposition avait ete faite au general Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutes a tout ce qu'on savait deja par la notoriete publique, pousserent l'assemblee au dernier degre d'irritation. Un projet de decret fut aussitot propose, pour exiger des electeurs le desarmement des emigres. On renvoya la decision a deux jours pour qu'elle ne parut pas trop precipitee. Ce delai expire, la deliberation fut ouverte. Le depute Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la necessite d'assurer la tranquillite du royaume, non pas d'une maniere passagere, mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses, qui attestassent a l'Europe entiere les resolutions patriotiques de la France. "Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous la guerre des grandes puissances, l'interet a deja decide de leurs intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront a s'expliquer... Il faut que la conduite du Francais reponde a sa nouvelle destinee. Esclave sous Louis XIV, il fut neanmoins intrepide et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe, dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en revolution est dispose a etre conquis; il est pret au contraire a conquerir les autres. (_Applaudissemens_.) "On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prerogative royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonte peut paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui recoit 30,000,000, tandis que des milliers de citoyens meurent dans la detresse! (_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent tous les nobles de la terre nous assaillir, les Francais tenant d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'egalite. "Parlez aux ministres, au roi et a l'Europe, le langage qui convient aux representans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici vous n'etes pas tres-satisfaits de leur conduite, et que par la responsabilite vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolonges_.) Dites a l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!" Les applaudissemens se renouvelant encore: "Respectez, s'ecrie l'orateur, respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberte! Dites, ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excites par un instigateur perfide, se portent dans l'obscurite! Si le jour vient a paraitre, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait. De meme si, au moment que les armees ennemies lutteront avec les notres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront a la face des tyrans detrones, de la terre consolee, et du ciel satisfait![11]" L'enthousiasme excite par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour de l'orateur pour l'embrasser. Le decret qu'il appuyait fut adopte sur-le-champ. M. de Vaublanc fut charge de le porter au roi, a la tete d'une deputation de vingt-quatre membres. Par ce decret l'assemblee declarait qu'elle regardait comme indispensable de requerir les electeurs de Treves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre fin aux rassemblemens formes sur la frontiere. Elle suppliait en meme temps le roi de hater les negociations entamees pour les indemnites dues aux princes possessionnes en Alsace. M. de Vaublanc accompagna ce decret d'un discours ferme et respectueux, fort applaudi par l'assemblee. "Sire, disait-il, si les Francais chasses de leur patrie par la revocation de l'edit de Nantes s'etaient rassembles en armes sur les frontieres, s'ils avaient ete proteges par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons, qu'elle eut ete la conduite de Louis XIV? Eut-il souffert ces rassemblemens? Ce qu'il eut fait pour son autorite, que Votre Majeste le fasse pour le maintien de la constitution!" Louis XVI, decide, comme nous l'avons dit, a corriger l'effet du _veto_ par des actes qui plussent a l'opinion, resolut de se rendre a l'assemblee, et de repondre lui-meme a son message par un discours capable de la satisfaire. Le 14 decembre, au soir, le roi s'y rendit apres s'etre annonce le matin par un simple billet. Il fut recu dans un profond silence. Il dit que le message de l'assemblee meritait une grande consideration, et que, dans une circonstance ou etait compromis l'honneur francais, il croyait devoir se presenter lui-meme; que, partageant les intentions de l'assemblee, mais redoutant le fleau de la guerre, il avait essaye de ramener des Francais egares; que les insinuations amicales ayant ete inutiles, il avait prevenu le message des representans, et avait signifie aux electeurs que si, avant le 15 janvier, tout attroupement n'avait pas cesse, ils seraient consideres comme ennemis de la France; qu'il avait ecrit a l'empereur pour reclamer son intervention en qualite de chef de l'empire, et que dans le cas ou satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement a environner de degouts l'exercice de son autorite, qu'il garderait fidelement le depot de la constitution, et qu'il sentait profondement combien c'etait beau d'etre roi d'un peuple libre. Les applaudissemens succederent au silence, et dedommagerent le roi de l'accueil qu'il avait recu en entrant. L'assemblee ayant decrete le matin qu'il lui serait repondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa satisfaction, mais elle decida que son discours serait envoye aux quatre-vingt-trois departemens. Narbonne entra aussitot apres, pour faire connaitre les moyens qui avaient ete pris pour assurer l'effet des injonctions adressees a l'empire. Cent cinquante mille hommes devaient etre reunis sur le Rhin, et ce n'etait pas impossible, ajoutait-il. Trois generaux etaient nommes pour les commander: Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les frontieres, s'assurer de l'etat des places fortes, et donner la plus grande activite aux travaux de defense; que sans doute l'assemblee accorderait les fonds necessaires, et ne marchanderait pas la liberte. "Non, non," s'ecria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si l'assemblee, malgre que le nombre legal des marechaux fut complet, ne permettrait pas au roi de conferer ce grade aux deux generaux Luckner et Rochambeau, charges de sauver la liberte. Des acclamations temoignerent le consentement de l'assemblee, et la satisfaction que lui causait l'activite du jeune ministre. C'est par une conduite pareille que Louis XVI serait parvenu a se populariser, et a se concilier les republicains qui ne voulaient de la republique que parce qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de defendre la liberte. On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier le _veto_ appose sur le decret contre les pretres. Le matin on eut soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens diplomatiques accuses d'aristocratie, et la nomination des nouveaux. Graces a ces precautions, le message fut accueilli sans murmure. Deja l'assemblee s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi facheuse qu'on aurait pu le craindre. On voit quels menagemens infinis le roi etait oblige de garder pour faire usage de sa prerogative, et quel danger il y avait pour lui a l'employer. Quand meme l'assemblee constituante, qu'on a accusee de l'avoir perdu en le depouillant, lui eut accorde le _veto_ absolu, en eut-il ete plus puissant pour cela? Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_ absolu? Etait-ce la puissance legale qui manquait au roi ou la puissance d'opinion? On le voit par le resultat meme; ce n'est pas le defaut de prerogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage inconsidere de celles qui lui restaient... L'activite promise a l'assemblee ne se ralentit pas; les propositions pour les depenses de guerre, pour la nomination des deux marechaux Luckner et Rochambeau, se succederent sans interruption. Lafayette, arrache a la retraite ou il etait alle se delasser de trois annees de fatigues, se presenta a l'assemblee ou il fut parfaitement accueilli. Des bataillons de la garde nationale l'accompagnerent a sa sortie de Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'etait pas oublie, et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la liberte. Cependant Leopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre, car il savait qu'elle ne convenait pas a ses interets, mais il desirait un congres soutenu d'une force imposante pour amener un accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les emigres ne voulaient pas la modifier, mais la detruire; plus sage et mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait desirer c'etait tout au plus de rendre au roi quelques prerogatives, et de revenir sur la composition du corps legislatif, en etablissant deux chambres au lieu d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la constituante, repousse la chambre haute, parce qu'il craignait avec raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui n'etaient plus les memes; il avait au contraire la juste esperance de la remplir presqu'a lui seul. Beaucoup de constituans, replonges dans une nullite complete, y auraient trouve une occasion de rentrer sur la scene politique. Si donc cette chambre haute n'etait pas dans leurs vues, elle etait du moins dans leurs interets. Il est certain que les journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout. Combien avait ete rapide la marche de la revolution! Le cote droit aujourd'hui etait compose des membres de l'ancien cote gauche; et l'attentat redoute et reproche n'etait plus le retour a l'ancien regime, mais l'etablissement d'une chambre haute. Quelle difference avec 89! et combien une folle resistance n'avait-elle pas precipite les evenemens! Leopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amelioration possible. En attendant, son but etait de trainer les negociations en longueur, et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermete. Mais il manqua son but par sa reponse. Cette reponse consistait a notifier les conclusions de la diete de Ratisbonne, qui refusait d'accepter aucune indemnite pour les princes possessionnes en Alsace. Rien n'etait plus ridicule qu'une decision pareille, car tout le territoire compris sous une meme domination doit relever des memes lois: si des princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir l'abolition des droits feodaux, et l'assemblee constituante avait deja beaucoup fait en leur accordant des indemnites. Plusieurs d'entre eux ayant deja traite a cet egard, la diete annulait leurs conventions, et leur defendait d'accepter aucun arrangement. L'empire pretendait ainsi ne pas reconnaitre la revolution en ce qui le concernait. Quant a ce qui regardait les rassemblemens d'emigres, Leopold, sans s'expliquer sur leur dispersion, repondait a Louis XVI que l'electeur de Treves, pouvant, d'apres les injonctions du gouvernement Francais, essuyer de prochaines hostilites, il avait ete ordonne au general Bender de lui porter de prompts secours. Cette reponse ne pouvait pas etre plus mal calculee; elle obligeait Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitot envoye a l'assemblee pour faire part de cette reponse, et temoigner l'etonnement que causait au roi la conduite de Leopold. Le ministre assura que probablement on avait trompe l'empereur, et qu'on lui avait faussement persuade que l'electeur avait satisfait a tous les devoirs de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la replique faite a Leopold. On lui avait signifie que nonobstant sa reponse et les ordres donnes au marechal Bender, si les electeurs n'avaient pas au terme prescrit, c'est-a-dire au 15 janvier, satisfait a la demande de la France, on emploierait contre eux la voie des armes. "Si cette declaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 decembre a l'assemblee, ne produit pas l'effet que je dois en esperer, si la destinee de la France est d'avoir a combattre ses enfans et ses allies, je ferai connaitre a l'Europe la justice de notre cause; le peuple Francais la soutiendra par son courage, et la nation verra que je n'ai pas d'autre interet que les siens, et que je regarderai toujours le maintien de sa dignite et de sa surete comme le plus essentiel de mes devoirs." Ces paroles, ou le roi semblait dans le commun danger s'unir a la nation, furent vivement applaudies. Les pieces furent livrees au comite diplomatique, pour en faire un prompt rapport a l'assemblee. La reine fut encore applaudie une fois a l'Opera comme dans les jours de son eclat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire a son epoux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'etaient les derniers temoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idolatre de ses graces royales. Ce sentiment d'egalite, qui demeure si long-temps etouffe chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se reveille, se manifestait deja de toutes parts. On etait a la fin de l'annee 1791; l'assemblee abolit l'antique ceremonial du premier de l'an et decida que les hommages portes au roi, dans ce jour solennel, ne le seraient plus a l'avenir. A peu pres a la meme epoque, une deputation se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil a deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemblee, en ecrivant a Louis XVI, supprima les titres de sire et de majeste. Un autre jour, un depute entra chez le roi, le chapeau sur la tete et dans un costume peu convenable. Cette conduite etait souvent provoquee par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux deputes, et dans ces represailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait jamais rester en arriere. Narbonne poursuivait sa tournee avec une rare activite. Trois armees furent etablies sur la frontiere menacee. Rochambeau, vieux general qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui etait aujourd'hui maladif, chagrin et mecontent, commandait l'armee placee en Flandre et dite du Nord. Lafayette avait l'armee du centre et campait vers Metz. Luckner, vieux guerrier, mediocre general, brave soldat, et tres popularise dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait le corps qui occupait l'Alsace. C'etait la tout ce qu'une longue paix et une desertion generale nous avaient laisse de generaux. Rochambeau, mecontent du nouveau regime, irrite de l'indiscipline qui regnait dans l'armee, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune esperance au ministere. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se distinguer bientot en defendant la patrie, retablissait la discipline dans ses troupes, et surmontait toutes les difficultes suscitees par la mauvaise volonte des officiers, qui etaient les aristocrates de l'armee. Il les avait reunis, et, leur parlant le langage de l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne voulaient pas servir loyalement; que s'il en etait qui voulussent se retirer, il se chargeait de leur procurer a tous ou des retraites en France, ou des passeports pour l'etranger; mais que s'ils persistaient a servir, il attendait de leur part zele et fidelite. Il etait ainsi parvenu a etablir dans son armee un ordre meilleur que celui qui regnait dans toutes les autres. Quant a Luckner, depourvu d'opinion politique, et par consequent facile pour tous les regimes, il promettait beaucoup a l'assemblee, et avait reussi en effet a s'attacher ses soldats. Narbonne voyagea avec la plus grande celerite, et vint, le 11 janvier, rendre compte a l'assemblee de sa rapide expedition. Il annonca que la reparation des places fortes etait deja tres avancee, que l'armee, depuis Dunkerque jusqu'a Besancon, presentait une masse de deux cent quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie necessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour six mois. Il donna les plus grands eloges au patriotisme des gardes nationales volontaires, et assura que sous peu leur equipement allait etre complet. Le jeune ministre cedait sans doute aux illusions du zele, mais ses intentions etaient si nobles, ses travaux si prompts, que l'assemblee le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport a la reconnaissance publique, et l'envoya a tous les departemens; maniere ordinaire de temoigner son estime a tout ce dont elle etait satisfaite. Notes: [1] Voyez la note 1 a la fin du volume. [2] 17 novembre. [3] Decret du 5 octobre. [4] Voyez madame Campan, tome II, page 129. [5] Voyez la note 2 a la fin du volume. [6] Decrets du 28 octobre et du 9 novembre. [7] Seance du 12 novembre. [8] Voyez la note 3 a la fin du volume. [9] Voyez la note 4 a la fin du volume. [10] Decret du 27 novembre. [11] Seance du 29 novembre. [12] Voyez la note 5 a la fin du volume. CHAPITRE II. DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--ROLE DU DUC D'ORLEANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES EMIGRES SONT DECRETES D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTERE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON CARACTERE, SON GENIE ET SES PROJETS; DETAILS SUR LES NOUVEAUX MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DECLARATION DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHEME.--PREMIERES OPERATIONS MILITAIRES.--DEROUTES DE QUIEVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GENERAL DILLON. Au commencement de l'annee 1792, la guerre etait devenue la grande question du moment; c'etait pour la revolution celle de l'existence meme. Ses ennemis etant maintenant transportes au dehors, c'etait la qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armees, agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans? Tel etait le doute sur lequel il importait de rassurer la nation. Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en laissaient passer aucune sans la decider souverainement. Ce qui paraitra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre, leur chef, etaient portes pour la paix, et les jacobins moderes, ou les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient a leur tete Brissot et Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence. Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait a la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et devoilerait les veritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du resultat d'apres leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la nation fut vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle eprouvait quelque echec passager, elle serait aussitot eclairee, et deposerait un chef infidele. Comment se faisait-il que Robespierre et les autres jacobins ne voulussent pas d'une determination qui devait amener un denouement si prompt et si decisif? C'est ce qu'on ne peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune Louvet l'avait defendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit pour la paix avec une extreme opiniatrete. Ceux des cordeliers qui etaient en meme temps jacobins, se rendirent a la deliberation et soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre ne donnat trop d'avantages a Lafayette, et ne lui procurat bientot la dictature militaire; c'etait la la crainte continuelle de Camille Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer a la tete d'une armee victorieuse, ecrasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers. Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc d'Orleans, auquel on les disait secretement unis. Ce duc d'Orleans, qu'on voit reparaitre encore dans les soupcons de ses ennemis, bien plus que dans la revolution, etait alors presque eclipse. On avait pu au commencement se servir de son nom, et lui-meme avait pu fonder quelques esperances sur ceux auxquels il le pretait, mais tout etait bien change depuis. Sentant lui-meme combien il etait deplace dans le parti populaire, il avait essaye d'obtenir le pardon de la cour pendant les derniers temps de la constituante, et il avait ete repousse. Sous la legislative, on le conserva au rang des amiraux, et il fit de nouvelles tentatives aupres du roi. Cette fois il fut admis aupres de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal accueilli. Il devait retourner au chateau; il s'y rendit. Le couvert de la reine etait mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand nombre. A peine l'eut-on apercu, que les mots les plus outrageans furent proferes. "Prenez garde aux plats," s'ecriait-on de toutes parts, comme si on avait redoute qu'il y jetat du poison. On le poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se retirer. En descendant l'escalier, il recut de nouveaux outrages, et sortit indigne, croyant que le roi et la reine lui avaient prepare cette scene humiliante. Cependant le roi et la reine furent desesperes de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient completement[1]. Ce prince dut etre plus irrite que jamais, mais il n'en devint, certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et l'assemblee, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de la, on crut voir reparaitre sa faction, et on pensa que ses pretentions et ses esperances renaissaient avec les dangers du trone. Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exageres ne soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orleans, des succes que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la guerre, repoussee par les jacobins, mais soutenue par les girondins, dut l'emporter dans l'assemblee, ou ceux-ci dominaient. L'assemblee commenca par mettre d'abord en accusation, des le 1er janvier, Monsieur, frere du roi, le comte d'Artois, le prince de Conde, Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prevenus d'hostilites contre la France. Un decret d'accusation n'etant point soumis a la sanction, on n'avait pas cette fois a redouter le _veto_. Le sequestre des biens des emigres et la perception de leurs revenus au profit de l'etat, ordonnes par le decret non sanctionne, furent prescrits de nouveau par un autre decret, auquel le roi ne mit aucune opposition. L'assemblee s'emparait des revenus a titre d'indemnites de guerre. Monsieur fut prive de la regence, en vertu de la decision precedemment rendue. Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin presente, le 14 janvier, a l'assemblee par Gensonne. Il fit remarquer que la France avait toujours prodigue ses tresors et ses soldats a l'Autriche, sans jamais en obtenir de retour; que le traite d'alliance conclu en 1756 avait ete viole par la declaration de Pilnitz et les suivantes, dont l'objet etait de susciter une coalition armee des souverains; qu'il l'avait ete encore par l'armement des emigres, souffert et seconde meme par les princes de l'empire. Gensonne soutint de plus que, quoique des ordres eussent ete recemment donnes pour la dispersion des rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas ete executes; que la cocarde blanche n'avait pas cesse d'etre portee au-dela du Rhin, la cocarde nationale outragee, et les voyageurs francais maltraites; qu'en consequence, il fallait demander a l'empereur une derniere explication sur le traite de 1756. L'impression et l'ajournement de ce rapport furent ordonnes. Le meme jour, Guadet monte a la tribune. "De tous les faits, dit-il, communiques a l'assemblee, celui qui l'a le plus frappe, c'est le plan d'un congres dont l'objet serait d'obtenir la modification de la constitution francaise, plan soupconne depuis long-temps, et enfin denonce comme possible par les comites et les ministres. S'il est vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes qui croient y voir le moyen de sortir de la nullite politique dans laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des agens du pouvoir executif secondent de toute la puissance de leurs relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous amener par les longueurs et le decouragement a accepter cette honteuse mediation, l'assemblee nationale doit-elle fermer les yeux sur de pareils dangers? Jurons, s'ecrie l'orateur, de mourir tous ici, plutot..." On ne le laisse pas achever; toute l'assemblee se leve en criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on declare infame et traitre a la patrie tout Francais qui pourrait prendre part a un congres dont l'objet serait de modifier la constitution. C'etait contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce decret etait dirige. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de trainer les negociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de Gensonne fut reprise, et il fut decrete que le roi ne traiterait plus qu'au nom de la nation francaise, et qu'il requerrait l'empereur de s'expliquer definitivement avant le 1er mars prochain. Le roi repondit que depuis plus de quinze jours il avait demande des explications positives a Leopold. Dans cet intervalle, on apprit que l'electeur de Treves, effraye de l'insistance du cabinet francais, avait donne de nouveaux ordres pour la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins formes dans ses etats, pour la prohibition des recrutemens et des exercices militaires, et que ces ordres etaient en effet mis a execution. Dans les dispositions ou l'on etait, une pareille nouvelle fut froidement accueillie. On ne voulut y voir que de vaines demonstrations sans resultat; et on persista a demander la reponse definitive de Leopold. Des divisions existaient dans le ministere, entre Bertrand de Molleville et Narbonne. Bertrand etait jaloux de la popularite du ministre de la guerre, et blamait ses condescendances pour l'assemblee. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait que le roi le fit sortir du ministere. Cahier de Gerville tenait la balance entre eux, mais sans succes. On pretendit que le parti constitutionnel voulait porter Narbonne a la dignite de premier ministre; il parait meme que le roi fut trompe, qu'on l'effraya de la popularite et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un jeune presomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde defendirent ardemment le ministre menace de disgrace, et attaquerent vivement ses collegues et le roi. Une lettre ecrite par les trois generaux du nord a Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa destitution qu'on disait imminente, fut publiee. Le roi le destitua aussitot; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la premiere n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire eclata aussitot; et l'assemblee voulut declarer, d'apres la formule employee autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la nation, et que le ministere entier l'avait perdue. On voulait cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait meme d'avoir avec lui une dispute violente. Apres bien des agitations, Brissot demanda a prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation. Ce ministre avait confie au comite diplomatique sa correspondance avec Kaunitz; elle etait sans dignite, elle donnait meme a Kaunitz une idee peu favorable de l'etat de la France, et semblait avoir autorise la conduite et le langage de Leopold. Il faut savoir que Delessart, et son collegue Duport-Dutertre, etaient les deux ministres qui appartenaient plus particulierement aux feuillans, et auxquels on en voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un congres. Dans une des seances les plus orageuses de l'assemblee, l'infortune Delessart fut accuse par Brissot d'avoir compromis la dignite de la nation, de n'avoir pas averti l'assemblee du concert des puissances et de la declaration de Pilnitz; d'avoir professe dans ses notes des doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donne a Kaunitz une fausse idee de l'etat de la France, d'avoir traine la negociation en longueur et de l'avoir conduite d'une maniere contraire aux interets de la patrie. Vergniaud se joignit a Brissot, et ajouta de nouveaux griefs a ceux qui etaient imputes a Delessart. Il lui reprocha d'avoir, lorsqu'il etait ministre de l'interieur, garde trop long-temps en portefeuille le decret qui reunissait le Comtat a la France, et d'etre ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta: "De cette tribune ou je vous parle, on apercoit le palais ou des conseillers pervers egarent et trompent le roi que la constitution nous a donne; je vois les fenetres du palais ou l'on trame la contre-revolution, ou l'on combine les moyens de nous replonger dans l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques, et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y penetre tous les coeurs; que tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde l'inviolabilite qu'au roi." Le decret d'accusation fut aussitot mis aux voix et adopte[2]; Delessart fut envoye a la haute cour nationale, etablie a Orleans, et chargee, d'apres la constitution, de juger les crimes d'etat. Le roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donne sa confiance et l'aimait beaucoup, a cause de ses vues moderees et pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut aussi menace d'une accusation, mais il la prevint, demanda a se justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immediatement apres donna sa demission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette maniere le roi se trouva prive du seul de ses ministres qui eut aupres de l'assemblee une reputation de patriotisme. Separe des ministres que les feuillans lui avaient donnes, et ne sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait renvoye Narbonne parce qu'il etait trop populaire, songea a se lier a la Gironde, qui etait republicaine. Il est vrai qu'elle ne l'etait que par defiance du roi, qui pouvait, en se livrant a elle, reussir a se l'attacher; mais il fallait qu'il se livrat sincerement, et cette eternelle question de la bonne foi s'elevait encore ici comme dans toutes les occasions. Sans doute Louis XVI etait sincere quand il se confiait a un parti, mais ce n'etait pas sans humeur et sans regrets. Aussi, des que ce parti lui imposait une condition difficile mais necessaire, il la repoussait; la defiance naissait aussitot, l'aigreur s'ensuivait; et bientot une rupture etait la suite de ces alliances malheureuses entre des coeurs que des interets trop opposes occupaient exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, apres avoir admis aupres de lui le parti feuillant, avait repousse par humeur Narbonne, qui en etait le chef le plus prononce, et se trouvait reduit, pour apaiser l'orage, a s'abandonner a la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, ou le roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs de Louis XVI. La cour concut alors une esperance, car on s'en fait toujours une, meme dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta que Louis XVI, en prenant des demagogues incapables et ridicules, perdrait de reputation le parti dans lequel il les aurait choisis. Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministere ne fut pas tel que l'aurait desire la mechancete des courtisans. Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appele un homme dont ils avaient cru les talens precieux, et l'avaient place aupres d'eux pour s'en servir: c'etait Dumouriez, qui tour a tour commandant en Normandie et dans la Vendee, avait montre partout une fermete et une intelligence rares. Il s'etait offert tantot a la cour, tantot a l'assemblee constituante, parce que tout parti lui etait indifferent pourvu qu'il put exercer son activite et ses talens extraordinaires. Dumouriez, rapetisse par le siecle, avait passe une partie de sa vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son genie militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'etait encore, a l'ouverture de la revolution, qu'un brillant aventurier. Cependant il avait conserve le feu et la hardiesse de la jeunesse. Des qu'une guerre ou une revolution s'ouvrait, il faisait des plans, les adressait a tous les partis, pret a agir pour tous, pourvu qu'il put agir. Il s'etait ainsi habitue a ne faire aucun cas de la nature d'une cause; mais quoique trop depourvu de conviction, il etait genereux, sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt, si vaste, son courage tour a tour calme ou impetueux, il etait admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni la dignite d'une conviction profonde, ni la fierte d'une volonte despotique, et il ne pouvait commander qu'a des soldats. Si avec son genie il avait eu les passions de Mirabeau, la volonte d'un Cromwell, ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il eut domine la revolution et la France. Dumouriez, en arrivant pres de Narbonne, forma tout de suite un vaste plan militaire. Il voulait a la fois la guerre offensive et defensive. Partout ou la France s'etendait jusqu'a ses limites naturelles, le Rhin, les Alpes, les Pyrenees et la mer, il voulait qu'on se bornat a la defensive. Mais dans les Pays-Bas, ou notre territoire n'allait pas jusqu'au Rhin, dans la Savoie, ou il n'allait pas jusqu'aux Alpes, il voulait qu'on attaquat sur-le-champ, et qu'arrive aux limites naturelles on reprit la defensive. C'etait concilier a la fois nos interets et les principes; c'etait profiter d'une guerre qu'on n'avait pas provoquee, pour en revenir, en fait de limites, aux veritables lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrieme armee, destinee a occuper le midi, et en demanda le commandement qui lui fut promis. Dumouriez s'etait concilie Gensonne, l'un des commissaires civils envoyes dans la Vendee par l'assemblee constituante, depute depuis a la legislative, et l'un des membres les plus influens de la Gironde. Ayant remarque aussi que les jacobins etaient la puissance dominatrice, il s'etait presente dans leur club, y avait lu divers memoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continue sa vieille amitie avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami devoue de Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier, Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'etre appele au ministere. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires etrangeres, rendu vacant par le decret d'accusation contre Delessart; mais, encore attache au ministre accuse, le roi ne l'offrit que par interim. Dumouriez, se sentant fortement appuye, et ne voulant pas paraitre garder la place pour un ministre feuillant, refusa le portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans interim. Il ne trouva au ministere que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de Gerville, quoique ayant donne sa demission, n'avait pas encore quitte les affaires. Degraves avait remplace Narbonne; il etait jeune, facile et inexperimente; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans sa main les relations exterieures et l'administration militaire, c'est-a-dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait pas moins a ce genie si entreprenant. A peine arrive au ministere, Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle empruntee aux Phrygiens, et devenue l'embleme de la liberte. Il leur promit de gouverner pour eux et par eux. Presente a Louis XVI, il le rassura sur sa conduite aux jacobins; il detruisit les preventions que cette conduite lui avait inspirees; il eut l'art de le toucher par des temoignages de devouement, et de dissiper sa sombre tristesse a force d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularite qu'au profit du trone, et pour son raffermissement. Cependant malgre toute sa deference, il eut soin de faire sentir au prince que la constitution etait inevitable, et tacha de le consoler en cherchant a lui prouver qu'un roi pouvait encore etre tres puissant avec elle. Ses premieres depeches aux puissances, pleines de raison et de fermete, changerent la nature des negociations, donnerent a la France une attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il etait naturel que Dumouriez desirat la guerre, puisqu'il en avait le genie, et qu'il avait medite trente-six ans sur ce grand art; mais il faut convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de l'assemblee l'avaient rendue inevitable. Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues avec la Gironde, devait, meme sans haine contre les feuillans, se brouiller avec eux; d'ailleurs il les deplacait. Aussi fut-il dans une constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste les railleries et les dedains qu'ils dirigeaient contre les jacobins et l'assemblee, il se decida a poursuivre sa carriere avec son assurance accoutumee. Il fallait completer le cabinet. Petion, Gensonne et Brissot etaient consultes sur le choix a faire. On ne pouvait, d'apres la loi, prendre les ministres dans l'assemblee actuelle, ni dans la precedente; les choix se trouvaient donc extremement bornes. Dumouriez proposa, pour la marine, un ancien employe de ce ministere, Lacoste, travailleur experimente, patriote opiniatre, qui cependant s'attacha au roi, en fut aime, et resta aupres de lui plus long-temps que tous les autres. On voulait donner le ministere de la justice a ce jeune Louvet qui s'etait recemment distingue aux Jacobins, et qui avait obtenu la faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit denoncer aussitot. Louvet se justifia avec succes, mais on ne voulut pas d'un homme dont la popularite etait contestee, et on fit venir Duranthon, avocat de Bordeaux, homme eclaire, droit, mais trop faible. Il restait a donner le ministere des finances et de l'interieur. La Gironde proposa encore Claviere, connu par des ecrits estimes sur les finances. Claviere avait beaucoup d'idees, toute l'opiniatrete de la meditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre place a l'interieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu par de bons ecrits sur l'industrie et les arts mecaniques. Cet homme, avec des moeurs austeres, des doctrines inflexibles, et un aspect froid et dur, cedait, sans sans douter, a l'ascendant superieur de sa femme. Madame Roland etait jeune et belle. Nourrie, au fond de la retraite, d'idees philosophiques et republicaines, elle avait concu des pensees superieures a son sexe, et s'etait fait, des principes qui regnaient alors, une religion severe. Vivant dans une amitie intime avec son epoux, elle lui pretait sa plume, lui communiquait une partie de sa vivacite, et soufflait son enthousiasme non-seulement a son mari, mais a tous les girondins, qui, passionnes pour la liberte et la philosophie, adoraient en elle la beaute, l'esprit et leurs propres opinions. Le nouveau ministere reunissait d'assez grandes qualites pour prosperer; mais il fallait qu'il ne deplut pas trop a Louis XVI, et qu'il maintint son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire a sa tache; mais il etait a craindre que tout ne fut perdu le jour ou a l'incompatibilite naturelle des partis viendraient se joindre quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer d'arriver bientot. Louis XVI, frappe de l'activite de ses ministres, de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut charme un instant; leurs reformes economiques surtout lui plaisaient; car il avait toujours aime ce genre de bien, qui n'exigeait aucun sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu etre rassure toujours comme il le fut d'abord, et se separer des gens de cour, il eut supporte facilement la constitution. Il le repeta avec sincerite aux ministres, et parvint a convaincre les deux plus difficiles, Roland et Claviere. La persuasion fut entiere de part et d'autre. La Gironde, qui n'etait republicaine que par mefiance du roi, cessa de l'etre alors, et Vergniaud, Gensonne, Guadet, entrerent en correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef d'accusation. L'inflexible epouse de Roland etait seule en doute, et retenait ses amis trop faciles, suivant elle, a se livrer. La raison de ces defiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honnetes gens qui se rapprochent sont bientot rassures; mais cette confiance ne pouvait durer, parce que des questions inevitables allaient faire ressortir toute la difference de leurs opinions. La cour cherchait a repandre du ridicule sur la simplicite un peu republicaine du nouveau ministere, et sur la rudesse sauvage de Roland, qui se presentait au chateau sans boucles aux souliers. Dumouriez rendait les sarcasmes, et melant la gaiete au travail le plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-etre aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilite de ses opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collegues, il etait le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous a conserve dans ses memoires cet entretien singulier qui peint les agitations de cette princesse infortunee, digne d'un autre regne, d'autres amis, et d'un autre sort. "Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule, tres rouge, se promenant a grands pas, avec une agitation qui presageait une explication tres vive. Il alla se poster au coin de la cheminee, douloureusement affecte du sort de cette princesse et des sensations terribles qu'elle eprouvait. Elle vint a lui d'un air majestueux et irrite, et lui dit: _Monsieur, vous etes tout-puissant en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite ses idoles. Votre existence depend de votre conduite. On dit que vous avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne pouvons souffrir toutes ces nouveautes ni la constitution. Je vous le declare franchement; prenez votre parti_. "Il lui repondit: _Madame, je suis desole de la penible confidence que vient de me faire votre majeste. Je ne la trahirai pas: mais je suis entre le roi et la nation, et j'appartiens a ma patrie. Permettez-moi de vous representer que le salut du roi, le votre, celui de vos augustes enfans, est attache a la constitution, ainsi que le retablissement de son autorite legitime. Je vous servirais mal et lui aussi, si je vous parlais differemment. Vous etes tous les deux entoures d'ennemis qui vous sacrifient a leur propre interet. La constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le malheur du roi, fera sa felicite et sa gloire; il faut qu'il concoure a ce qu'elle s'etablisse solidement et promptement_.--L'infortunee reine, choquee de ce que Dumouriez heurtait ses idees, lui dit en haussant la voix, avec colere: _Cela ne durera pas; prenez garde a vous_. "Dumouriez repondit avec une fermete modeste: _Madame, j'ai plus de cinquante ans, ma vie a ete traversee de bien des perils; et en prenant le ministere, j'ai bien reflechi que la responsabilite n'est pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'ecria-t-elle avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulerent de ses yeux. "Agite autant qu'elle-meme: _Dieu me preserve_, dit-il, _de vous faire une aussi cruelle injure! Le caractere de votre majeste est grand et noble; elle en a donne des preuves heroiques que j'ai admirees, et qui m'ont attache a elle_. Dans le moment elle fut calmee, et s'approcha de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun interet a vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes. Croyez-moi, j'ai de l'experience. Je suis mieux place que votre majeste pour juger des evenemens. Ceci n'est pas un mouvement populaire momentane, comme vous semblez le croire. C'est l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus inveteres. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans toutes des scelerats et des fous. Je n'envisage dans la revolution que le roi et la nation entiere; tout ce qui tend a les separer conduit a leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux a les reunir, c'est a vous a m'aider. Si je suis un obstacle a vos desseins, si vous y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma demission au roi, et je vais gemir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le votre_. "La fin de cette conversation etablit entierement la confiance de la reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle etait trahie dans son interieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence la plus intime; cette princesse lui parut a la fin entierement convaincue, et elle le congedia avec un air serein et affable. Elle etait de bonne foi, mais ses entours, et les horribles exces des feuilles de Marat et des jacobins la replongerent bien tot dans ses funestes resolutions. "Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez desolee; je n'ose pas me mettre a la fenetre du cote du jardin. Hier au soir, pour prendre l'air, je me suis montree a la fenetre de la cour: un canonnier de garde m'a apostrophee d'une injure grossiere, en ajoutant_: Que j'aurais de plaisir a voir ta tete au bout de ma baionnette! _Dans cet affreux jardin, d'un cote on voit un homme monte sur une chaise, lisant a haute voix des horreurs contre nous; d'un autre, c'est un militaire ou un abbe qu'on traine dans un bassin, en l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-la d'autres jouent au ballon, ou se promenent tranquillement. Quel sejour! quel peuple_!" (Mem. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].) Ainsi, par une espece de fatalite, les intentions supposees du chateau excitaient la defiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du chateau. Ainsi le desespoir regnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de maux? Pourquoi le chateau ne comprenait-il pas les craintes du peuple? Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du chateau? Mais pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette derniere question, il faut s'arreter, se soumettre, se resigner a la nature humaine, et poursuivre ces tristes recits. Leopold II etait mort; les dispositions pacifiques de ce prince etaient a regretter pour la tranquillite de l'Europe, et on ne pouvait pas esperer la meme moderation de son successeur et neveu, le roi de Boheme et de Hongrie. Gustave, le roi de Suede, venait d'etre assassine au milieu d'une fete. Les ennemis des jacobins leur attribuaient cet assassinat; mais il etait bien prouve qu'il fut le crime de la noblesse humiliee par Gustave dans la derniere revolution de Suede. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs revolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce qu'elle avait jadis ete elle-meme, et de ce qu'elle etait encore dans les pays ou la civilisation etait moins avancee. Quel exemple pour Louis XVI, et quelle lecon, si dans le moment il avait pu la comprendre! La mort de Gustave fit echouer l'entreprise qu'il avait meditee contre la France, entreprise a laquelle Catherine devait fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux cependant que la perfide Catherine eut fait ce qu'elle avait promis, et la mort de Gustave, dont on s'exagera les consequences, fut en realite un evenement peu important[4]. Delessart avait ete mis en accusation pour la faiblesse de ses depeches; il n'etait ni dans les gouts ni dans les interets de Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernieres depeches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et leur fermete. M. de Noailles, ambassadeur a Vienne, et serviteur peu sincere, envoya sa demission a Dumouriez, en disant qu'il n'esperait pas faire ecouter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui dicter. Dumouriez se hata d'en prevenir l'assemblee, qui, indignee de cette demission, mit aussitot M. de Noailles en accusation. Un autre ambassadeur fut envoye sur-le-champ avec de nouvelles depeches. Deux jours apres, Noailles revint sur sa demission, et, envoya la reponse categorique qu'il avait exigee de la cour de Vienne. Cette note de M. de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom de sa cour, le retablissement de la monarchie francaise, sur les bases fixees par la declaration royale du 23 juin 1789. C'etait imposer le retablissement des trois ordres, la restitution des biens du clerge, et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace, avec tous leurs droits feodaux. Il fallait ne connaitre la France que par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles. C'etait exiger a la fois la destruction d'une constitution juree par le roi et la nation, la revocation d'une grande determination a l'egard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des biens du clerge deja vendus. D'ailleurs de quel droit reclamer une pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires? Quelle plainte avait-on a elever pour les princes d'Alsace, puisque leurs terres etaient enclavees dans la souverainete francaise, et devaient en subir la loi? Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir a l'assemblee pour l'informer de cette note. L'assemblee fut indignee et devait l'etre; il y eut un cri de guerre general. Ce que Dumouriez ne dit pas a l'assemblee, c'est que l'Autriche, qu'il avait menacee d'une nouvelle revolution a Liege, avait envoye un agent pour traiter de cet objet avec lui; que le langage de cet agent etait tout different de celui du ministere autrichien, et que bien evidemment la derniere note etait l'effet d'une resolution soudaine et suggeree. L'assemblee leva le decret d'accusation porte contre Noailles, et exigea un prompt rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait etre enfin declaree, et dans aucun cas elle ne favorisait ses interets. Vainqueurs, les Francais en devenaient plus exigeans et plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double peril, et cette resolution fut une de celles qui lui couterent le plus[5]. Dumouriez redigea son rapport avec sa celerite ordinaire, et le porta au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi, reduit a prendre l'initiative aupres de l'assemblee, l'engagerait a declarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter a cet egard, en lui annoncant que, d'apres les injonctions faites, la France se _trouvait en etat de guerre_. Les ministres Roland et Claviere opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le soutenaient egalement, et voulaient dicter le discours du trone. Il repugnait a Louis XVI de declarer la guerre, et il aimait mieux _declarer l'etat de guerre_. La difference etait peu importante, cependant elle etait preferable a son coeur. On pouvait avoir une telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile, n'ecouta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut la son premier differend avec la Gironde. Le roi composa lui-meme son discours et se rendit en personne a l'assemblee, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une affluence considerable de spectateurs ajoutait a l'effet de cette seance qui allait decider du sort de la France et de l'Europe. Les traits du roi etaient alteres, et annoncaient une preoccupation profonde. Dumouriez lut un rapport detaille des negociations de la France avec l'empire; il demontra que le traite de 1756 etait rompu par le fait, et que, d'apres le dernier ultimatum, la France _se trouvait en etat de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter l'assemblee, n'ayant d'autre moyen legal que la _proposition formelle de guerre_, il se resignait a la consulter par cette voie. Louis XVI alors prit la parole avec dignite, mais avec une voix alteree.--"Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le resultat des negociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions du rapport ont ete l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptees moi-meme. Elles sont conformes au voeu que m'a manifeste plusieurs fois l'assemblee nationale, et aux sentimens que m'ont temoignes un grand nombre de citoyens des differentes parties du royaume; tous preferent la guerre a voir plus long-temps la dignite du peuple francais outragee et la surete nationale menacee. "J'avais du prealablement epuiser tous les moyens de maintenir la paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer a l'assemblee nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de Boheme." Le meilleur accueil fut fait a cette proposition; des cris de _vive le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemblee repondit a Louis XVI qu'elle allait deliberer, et qu'il serait instruit par un message du resultat de la deliberation. La discussion la plus orageuse commenca alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons deja donnees pour et contre furent repetees ici; enfin le decret fut rendu, et la guerre resolue a une grande majorite. "Considerant, disait l'assemblee, que la cour de Vienne, au mepris des traites, n'a cesse d'accorder une protection ouverte aux Francais rebelles; qu'elle a provoque et forme un concert avec plusieurs puissances de l'Europe, contre l'independance et la surete de la nation francaise; "Que Francois Ier, roi de Hongrie et de Boheme[6], a, par ses notes des 18 mars et 7 avril derniers, refuse de renoncer a ce concert; "Que, malgre la proposition qui lui a ete faite par la note du 11 mars 1792, de reduire de part et d'autre a l'etat de paix les troupes sur les frontieres, il a continue et augmente ses preparatifs hostiles; "Qu'il a formellement attente a la souverainete de la nation francaise, en declarant vouloir soutenir les pretentions des princes allemands possessionnes en France, auxquels la nation francaise n'a cesse d'offrir des indemnites; "Qu'il a cherche a diviser les citoyens francais, et a les armer les uns contre les autres, en offrant aux mecontens un appui dans le concert des puissances; "Considerant enfin que le refus de repondre aux dernieres depeches du roi des Francais ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une negociation amicale, le redressement de ces differens griefs, et equivaut a une declaration de guerre, etc., l'assemblee declare qu'il y a urgence." Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps dechire l'Europe, n'a pas ete provoquee par la France, mais par les puissances etrangeres. La France, en la declarant, n'a fait que reconnaitre par un decret l'etat ou on l'avait placee. Condorcet fut charge de faire un expose des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce morceau, precieux modele de raison et de mesure[7]. La nouvelle de guerre causa une joie generale. Les patriotes y voyaient la fin des craintes que leur causaient l'emigration et la conduite incertaine du roi; les moderes, effrayes surtout du danger des divisions, esperaient que le peril commun y mettrait fin, et que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens enfantes par la revolution. Quelques feuillans seulement, tres disposes a trouver des torts a l'assemblee, lui reprochaient d'avoir viole la constitution, d'apres laquelle la France ne devait jamais etre en etat d'agression. Mais il est trop evident ici que la France n'attaquait pas. Ainsi, a part le roi et quelques mecontens, la guerre etait le voeu general. Lafayette se prepara a servir bravement son pays, dans cette carriere nouvelle. C'etait lui qui se trouvait particulierement charge de l'execution du plan concu par Dumouriez, et ordonne en apparence par Degraves. Dumouriez s'etait flatte avec raison, et avait fait esperer a tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait tres facile. Ce pays, recemment agite par une revolution que l'Autriche avait comprimee, devait etre dispose a se soulever a la premiere apparition des Francais; et alors devait se realiser ce mot de l'assemblee aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous enverrons la liberte_. C'etait d'ailleurs l'execution du plan concu par Dumouriez, qui consistait a s'etendre jusqu'aux frontieres naturelles. Rochambeau commandait l'armee le plus a portee d'agir, mais il ne pouvait etre charge de cette operation, a cause de ses dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il etait moins capable que Lafayette d'une invasion moitie militaire, moitie populaire. On aurait voulu que Lafayette eut le commandement general, mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allegua pour raison qu'on ne pouvait, en la presence d'un marechal, donner le commandement en chef de cette expedition a un simple general. Il dit en outre, et cette raison etait moins mauvaise, que Lafayette etait suspect aux jacobins et a l'assemblee. Il est certain que jeune, actif, et le seul de tous les generaux qui fut aime par son armee, Lafayette effrayait les imaginations exaltees, et donnait lieu par son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il s'offrit de bonne grace pour executer le plan du ministre diplomate et militaire a la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu'a Liege, d'ou il devait etre maitre des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut approuve par Dumouriez; la guerre en effet n'etait declaree que depuis quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir ses possessions de la Belgique, et le succes semblait assure. En consequence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Liege ou Bruxelles; il devait etre immediatement suivi de toute son armee. Tandis qu'il executait ce mouvement, le lieutenant-general Biron devait partir pour Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper soudainement. Ces mouvemens, operes par des officiers de Rochambeau, n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la veritable attaque confiee a Lafayette. L'execution du plan fut fixee du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quievrain, et trouva quelques detachemens ennemis pres de Mons. Tout a coup deux regimens de dragons, sans meme avoir l'ennemi en tete, s'ecrient: _Nous sommes trahis_! ils prennent la fuite, et entrainent toute l'armee apres eux. En vain les officiers veulent les arreter; ils menacent de les fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livre, et tous les effets militaires sont enleves par les imperiaux. Tandis que cet evenement se passait a Mons, Theobald Dillon, d'apres le plan convenu, sort de Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure meme ou le desastre de Biron avait lieu, la cavalerie, a l'aspect de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est trahie; elle entraine l'infanterie, et le bagage est encore abandonne aux ennemis. Theobald Dillon, un officier du genie nomme Berthois, sont massacres par les soldats et par le peuple de Lille, qui les accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard, etait parvenu de Metz a Givet apres des peines inouies et par des chemins presque impraticables. Il ne devait qu'a l'ardeur de ses troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considerable qu'il avait a parcourir. Apprenant la le desastre des officiers de Rochambeau, il crut devoir s'arreter. Ces facheux evenemens eurent lieu dans les derniers jours d'avril 1792. Notes: [1] Voyez la note 6 a la fin du volume. [2] Seance du 10 mars. [3] Voyez la note 7 a la fin du volume. [4] Voyez la note 8 a la fin du volume. [5] Voyez la note 9 a la fin du volume. [6] Francois Ier n'etait pas encore elu empereur. [7] Voyez la note 10 a la fin du volume. CHAPITRE III. DIVISION DANS LE MINISTERE GIRONDIN.--LE PRETENDU COMITE AUTRICHIEN. --DECRET POUR LA FORMATION D'UN CAMP DE 20,000 HOMMES PRES PARIS. --LETTRE DE ROLAND AU ROI.--RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS; DEMISSION DE DUMOURIEZ.--FORMATION D'UN MINISTERE FEUILLANT. --PROJETS DU PARTI CONSTITUTIONNEL; LETTRE DE LAFAYETTE A L'ASSEMBLEE. --SITUATION DU PARTI POPULAIRE ET DE SES CHEFS; PLANS DES DEPUTES MERIDIONAUX; ROLE DE PETION DANS LES EVENEMENS DE JUIN.--JOURNEE DU 20 JUIN 1792; INSURRECTION DES FAUBOURGS; SCENES DANS LES APPARTEMENS DES TUILERIES. La nouvelle de la malheureuse issue des combats de Quievrain et de Tournay, et du massacre du general Dillon, causa une agitation generale. Il etait naturel de supposer que ces deux evenemens avaient ete concertes, a en juger par leur concours et leur simultaneite. Tous les partis s'accuserent. Les jacobins et les patriotes exaltes soutinrent qu'on avait voulu trahir la cause de la liberte. Dumouriez, n'accusant pas Lafayette, mais suspectant les feuillans, crut qu'on avait voulu faire echouer son plan pour le depopulariser. Lafayette se plaignit, mais moins amerement que son parti, de ce qu'on l'avait averti fort tard de se mettre en marche, et de ce qu'on ne lui avait pas fourni tous les moyens necessaires pour arriver. Les feuillans repandirent en outre, que Dumouriez avait voulu perdre Rochambeau et Lafayette, en leur tracant un plan sans leur donner les moyens de l'executer. Une intention pareille n'etait pas supposable, car Dumouriez, en faisant ainsi des plans de campagne, et en s'ecartant a ce point de son role de ministre des relations exterieures, s'exposait gravement s'il ne reussissait pas. D'ailleurs le projet de donner la Belgique a la France et a la liberte, faisait partie d'un plan qu'il meditait depuis long-temps: comment supposer qu'il voulut en faire manquer le succes? il etait evident que ni les generaux, ni les ministres, n'avaient pu mettre ici de la mauvaise volonte, parce qu'ils etaient tous interesses a reussir. Mais les partis mettent toujours les hommes a la place des circonstances, afin de pouvoir s'en prendre a quelqu'un des maux qui leur arrivent. Degraves, effraye du tumulte excite par ces derniers evenemens militaires, voulut se demettre d'une charge qui lui pesait depuis long-temps, et Dumouriez eut le tort de ne vouloir pas la subir. Louis XVI, toujours sous l'empire de la Gironde, donna ce ministere a Servan, ancien militaire, connu par ses opinions patriotiques. Ce choix donna de nouvelles forces a la Gironde, qui se trouva presque en majorite dans le conseil, ayant Servan, Claviere et Roland a sa disposition. Des cet instant la desunion commenca d'eclater entre les ministres. La Gironde devenait de jour en jour plus mefiante, et par consequent plus exigeante en temoignages de bonne foi de la part de Louis XVI. Dumouriez, que les opinions asservissaient peu, et que la confiance de Louis XVI avait touche, se rangeait toujours de son cote; et Lacoste, qui s'etait fortement attache au prince, faisait de meme. Duranthon restait neutre, et n'avait de preference marquee que pour les partis les plus faibles. Servan, Claviere et Roland etaient inflexibles; tout pleins des craintes de leurs amis, ils se montraient tous les jours plus difficiles et plus inexorables au conseil. Une derniere circonstance acheva de brouiller Dumouriez avec les principaux membres de la Gironde. Il avait demande, en entrant au ministere des affaires etrangeres, six millions pour depenses secretes, et dont il ne serait pas tenu de rendre compte. Les feuillans s'y etaient opposes, mais la Gironde avait fait triompher sa demande, et les six millions furent accordes. Petion ayant demande des fonds pour la police de Paris, Dumouriez lui avait alloue trente mille francs par mois; mais, cessant d'etre girondin, il ne consentit a les payer qu'une fois. D'autre part, on apprit ou on soupconna qu'il venait de consacrer cent mille francs a ses plaisirs. Roland, chez lequel se reunissait la Gironde, en fut indigne avec tous les siens. Les ministres dinaient alternativement les uns chez les autres, pour s'entretenir des affaires publiques. Lorsqu'ils se reunissaient chez Roland, c'etait en presence de sa femme et de tous ses amis; et on peut dire que le conseil etait alors tenu par la Gironde elle-meme. Ce fut dans une de ces reunions qu'on fit des remontrances a Dumouriez sur la nature de ses depenses secretes. D'abord il repondit avec esprit et legerete, prit de l'humeur ensuite, et se brouilla decidement avec Roland et les Girondins. Il ne reparut plus aux reunions accoutumees, et il en donna pour motif qu'il ne voulait traiter des affaires publiques, ni devant une femme, ni devant les amis de Roland. Cependant il retourna quelquefois encore chez celui-ci, mais sans s'entretenir d'affaires, ou du moins tres peu. Une autre discussion acheva de le detacher des Girondins. Guadet, le plus petulant de son parti, fit lecture d'une lettre par laquelle il voulait que les ministres engageassent le roi a prendre pour directeur un pretre assermente. Dumouriez soutint que les ministres ne pouvaient intervenir dans les pratiques religieuses du roi. Il fut approuve, il est vrai, par Vergniaud et Gensonne; mais la querelle n'en fut pas moins vive, et la rupture devint definitive. Les journaux commencerent l'attaque contre Dumouriez. Les feuillans, qui deja etaient conjures contre lui, se virent alors aides par les jacobins et les girondins. Dumouriez, attaque de toutes parts, tint ferme contre l'orage, et fit sevir contre quelques journalistes. Deja on avait lance un decret d'accusation contre Marat, auteur de _l'Ami du peuple_, ouvrage effrayant ou il demandait ouvertement le meurtre, et couvrait des plus audacieuses injures la famille royale et tous les hommes qui etaient suspects a son imagination delirante. Pour balancer l'effet de cette mesure, on mit en accusation Royou, redacteur de _l'Ami du roi_, et qui poursuivait les republicains avec la meme violence que Marat deployait contre les royalistes. Depuis long-temps il etait partout question d'un comite autrichien; les patriotes en parlaient a la ville, comme a la cour on parlait de la faction d'Orleans. On attribuait a ce comite une influence secrete et desastreuse, qui s'exercait par l'intermediaire de la reine. Si durant la constituante il avait existe quelque chose qui ressemblait a un comite autrichien, rien de pareil ne se passait sous la legislative. Alors un grand personnage place dans les Pays-Bas communiquait a la reine, et au nom de sa famille, des avis assez sages, auxquels l'intermediaire francais ajoutait encore de la prudence par ses commentaires. Mais sous la legislative ces communications particulieres n'existaient plus; la famille de la reine avait continue sa correspondance avec elle, mais on ne cessait de lui conseiller la patience et la resignation. Seulement Bertrand de Molleville et Montmorin se rendaient encore au chateau depuis leur sortie du ministere. C'est sur eux que se dirigeaient tous les soupcons, et ils etaient en effet les agens de toutes les commissions secretes. Ils furent publiquement accuses par le journaliste Carra. Resolus de le poursuivre comme calomniateur, ils le sommerent de produire les pieces a l'appui de sa denonciation. Le journaliste se replia sur trois deputes, et nomma Chabot, Merlin et Bazire, comme auteurs des renseignemens qu'il avait publies. Le juge de paix Lariviere, qui, se devouant a la cause du roi, poursuivait cette affaire avec beaucoup de courage, eut la hardiesse de lancer un mandat d'amener contre les trois deputes designes. L'assemblee, offensee qu'on osat porter atteinte a l'inviolabilite de ses membres, repondit au juge de paix par un decret d'accusation, et envoya l'infortune Lariviere a Orleans. Cette tentative malheureuse ne fit qu'augmenter l'agitation generale, et la haine qui regnait contre la cour. La Gironde ne se regardait plus comme maitresse de Louis XVI depuis que Dumouriez s'en etait empare, et elle etait revenue a son role de violente opposition. La nouvelle garde constitutionnelle du roi avait ete recemment formee. On aurait du, d'apres la loi, composer aussi la maison civile; mais la noblesse n'y voulait pas entrer, pour ne pas reconnaitre la constitution, en occupant les emplois crees par elle. On ne voulait pas d'autre part la composer d'hommes nouveaux, et on y renonca. "Comment voulez-vous, Madame, ecrivait Barnave a la reine, parvenir a donner le moindre doute a ces gens-ci sur vos sentimens? Lorsqu'ils vous decretent une maison militaire et une maison civile, semblable au jeune Achille parmi les filles de Lycomede, vous saisissez avec empressement le sabre pour dedaigner de simples ornemens[1]." Les ministres et Bertrand lui-meme insisterent de leur cote dans le meme sens que Barnave; mais ils ne purent reussir; et la composition de la maison civile fut abandonnee. La maison militaire, formee sur un plan propose par Delessart, avait ete composee d'un tiers de troupes de ligne, et de deux tiers de jeunes citoyens, choisis dans les gardes nationales. Cette composition devait paraitre rassurante. Mais les officiers et les soldats de ligne avaient ete choisis de maniere a alarmer les patriotes. Coalises contre les jeunes gens pris dans les gardes nationales, ils les abreuvaient de degouts, et meme les forcaient a se retirer pour la plupart. Les demissionnaires etaient bientot remplaces par des hommes surs. Enfin le nombre de ces gardes avait ete singulierement augmente, car au lieu de dix-huit cents hommes fixes par la loi, il s'elevait, dit-on, a pres de six mille. Dumouriez en avait averti le roi, qui repondait sans cesse que le vieux duc de Brissac, chef de cette troupe, ne pouvait pas etre regarde comme un conspirateur. Cependant la conduite de la nouvelle garde etait telle au chateau et ailleurs, que les soupcons eclaterent de toutes parts, et que les clubs s'en occuperent. A la meme epoque, douze Suisses arborerent la cocarde blanche a Neuilly; des depots considerables de papier furent brules a Sevres[2], et firent naitre de graves soupcons. L'alarme devint alors generale; l'assemblee se declara en permanence, comme si elle s'etait trouvee aux jours ou trente mille hommes menacaient Paris. Il est vrai cependant que les troubles etaient universels; que les pretres insermentes excitaient le peuple dans les provinces meridionales, et abusaient du secret de la confession pour reveiller le fanatisme; que le concert des puissances etait manifeste; que la Prusse allait se joindre a l'Autriche; que les armees etrangeres devenaient menacantes; et que les derniers desastres de Lille et de Mons remplissaient tous les esprits. Il est encore vrai que la puissance du peuple excite peu de confiance, qu'on n'y croit jamais avant qu'il l'ait exercee, et que la multitude irreguliere, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait contre-balancer la force de six mille hommes armes et enregimentes. L'assemblee se hata donc de se declarer en permanence[1], et elle fit faire un rapport exact sur la composition de la maison militaire du roi, sur le nombre, le choix et la conduite de ceux qui la composaient. Apres avoir constate que la constitution se trouvait violee, elle rendit un decret de licenciement contre la garde, un autre d'accusation contre le duc de Brissac, et envoya ces deux decrets a la sanction. Le roi voulait d'abord apposer son _veto_. Dumouriez lui rappela le renvoi de ses gardes-du-corps, bien plus anciens a son service que sa nouvelle maison militaire, et l'engagea a renouveler un sacrifice bien moins difficile. Il lui fit voir d'ailleurs les veritables torts de sa garde, et obtint l'execution du decret. Mais aussitot il insista pour sa prompte recomposition, et le roi, soit qu'il revint a sa premiere politique de paraitre opprime, soit qu'il comptat sur cette garde licenciee, a laquelle il conserva en secret ses appointemens, refusa de la remplacer, et se trouva ainsi livre sans protection aux fureurs populaires. La Gironde, desesperant de ses dispositions, poursuivit son attaque avec perseverance. Deja elle avait rendu un nouveau decret contre les pretres, pour suppleer a celui que le roi avait refuse de sanctionner. Les rapports se succedant sans interruption sur leur conduite factieuse, elle venait de les frapper de la deportation. La designation des coupables etant difficile, et cette mesure, comme toutes celles de surete, reposant sur la suspicion, c'etait en quelque sorte d'apres la notoriete que les pretres etaient atteints et deportes. Sur la denonciation de vingt citoyens actifs, et sur l'approbation du directoire de district, le directoire de departement prononcait la deportation: le pretre condamne devait sortir du canton en vingt-quatre heures, du departement en trois jours, et du royaume dans un mois. S'il etait indigent, trois livres par jour lui etaient accordees jusqu'a la frontiere. Cette loi severe donnait la mesure de l'irritation croissante de l'assemblee[4]. Un autre decret suivit immediatement celui-la. Le ministre Servan, sans en avoir recu l'ordre du roi, et sans avoir consulte ses collegues, proposa, a l'occasion de la prochaine federation du 14 juillet, de former un camp de vingt mille federes, qui serait destine a proteger l'assemblee et la capitale. Il est facile de concevoir avec quel empressement ce projet fut accueilli par la majorite de l'assemblee, composee de Girondins. Dans le moment la puissance de ceux-ci etait au comble. Ils gouvernaient l'assemblee, ou les constitutionnels et les republicains etaient en minorite, et ou les pretendus impartiaux n'etaient, comme de tout temps, que des indifferens, toujours plus soumis a mesure que la majorite devenait plus puissante. De plus, ils disposaient de Paris par le maire Petion qui leur appartenait entierement. Leur projet, par le moyen du camp propose, etait, sans ambition personnelle, mais par ambition de parti et d'opinion, de se rendre maitres du roi, et de se premunir contre ses intentions suspectes. A peine la proposition de Servan fut connue, que Dumouriez lui demanda, en plein conseil et avec la plus grande force, a quel titre il avait fait une proposition pareille. Il repondit que c'etait a titre d'individu.--"En ce cas, lui repliqua Dumouriez, il ne fallait pas mettre a cote du nom de Servan le titre de ministre de la guerre." La dispute fut si vive que, sans la presence du roi, le sang aurait pu couler dans le conseil. Servan offrit de retirer sa motion; mais c'eut ete inutile, car l'assemblee s'en etait emparee, et le roi n'y aurait gagne que de paraitre exercer une violence sur son ministre. Dumouriez s'y opposa donc; la motion resta, et fut combattue par une petition signee de huit mille gardes nationaux, qui s'offensaient de ce qu'on semblait croire leur service insuffisant pour proteger l'assemblee. Neanmoins elle fut decretee et portee au roi. Il y avait ainsi deux decrets importans a sanctionner, et deja on se doutait que le roi refuserait son adhesion. On l'attendait la pour rendre contre lui un arret definitif. Dumouriez soutint en plein conseil que cette mesure serait fatale au trone, mais surtout aux girondins, parce que la nouvelle armee serait formee sous l'influence des jacobins les plus violens. Il ajouta neanmoins qu'elle devait etre adoptee par le roi, parce que, s'il refusait de convoquer vingt mille hommes regulierement choisis, quarante mille se leveraient spontanement et envahiraient la capitale. Dumouriez assura d'ailleurs qu'il avait un moyen d'annuler cette mesure, et qu'il le ferait connaitre en temps convenable. Il soutint aussi que le decret sur la deportation des pretres devait etre sanctionne, parce qu'ils etaient coupables, et que d'ailleurs la deportation les soustrairait aux fureurs de leurs adversaires. Louis XVI hesitait encore, et repondit qu'il y reflechirait mieux. Dans le meme conseil, Roland voulut lire, a la face du roi, une lettre qu'il lui avait deja adressee, et dont par consequent il etait inutile de faire une lecture directe, puisque le roi la connaissait deja. Cette lettre avait ete resolue a l'instigation de Mme Roland, et redigee par elle. On a vu qu'il avait ete question d'en ecrire une au nom de tous les ministres. Ceux-ci ayant refuse, Mme Roland avait insiste aupres de son mari, et ce dernier s'etait decide a faire la demarche en son nom. Vainement Duranthon, qui etait faible, mais sage, lui objecta-t-il avec raison que le ton de sa lettre, loin de persuader le roi, l'aigrirait contre des ministres qui jouissaient de la confiance publique, et qu'il en resulterait une rupture funeste entre le trone et le parti populaire. Roland s'opiniatra d'apres l'avis de sa femme et de ses amis. La Gironde en effet voulait une explication, et preferait une rupture a l'incertitude. Roland lut donc cette lettre au roi, et lui fit essuyer en plein conseil les plus dures remontrances. Voici cette lettre fameuse: "Sire, l'etat actuel de la France ne peut subsister long-temps, c'est un etat de crise dont la violence atteint le plus haut degre; il faut qu'il se termine par un eclat qui doit interesser votre majeste autant qu'il importe a tout l'empire. "Honore de votre confiance, et place dans un poste ou je vous dois la verite, j'oserai la dire tout entiere; c'est une obligation qui m'est imposee par vous-meme. "Les Francais se sont donne une constitution; elle a fait des mecontens et des rebelles: la majorite de la nation la veut maintenir; elle a jure de la defendre, au prix de son sang, et elle a vu avec joie la guerre, qui lui offrait un grand moyen de l'assurer. Cependant la minorite, soutenue par des esperances, a reuni tous ses efforts pour emporter l'avantage. De la cette lutte intestine contre les lois, cette anarchie dont gemissent les bons citoyens, et dont les malveillans ont bien soin de se prevaloir pour calomnier le nouveau regime; de la cette division partout repandue et partout excitee, car nul part il n'existe d'indifference: on veut ou le triomphe ou le changement de la constitution; on agit pour la soutenir ou pour l'alterer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est par elle-meme pour considerer seulement ce que les circonstances exigent; et, me rendant etranger a la chose autant qu'il est possible, je chercherai ce que l'on peut attendre et ce qu'il convient de favoriser. "Votre majeste jouissait de grandes prerogatives, qu'elle croyait appartenir a la royaute; elevee dans l'idee de les conserver, elle n'a pu se les voir enlever avec plaisir: le desir de les faire rendre etait aussi naturel que le regret de les voir aneantir. Ces sentimens, qui tiennent a la nature du coeur humain, ont du entrer dans le calcul des ennemis de la revolution; ils ont donc compte sur une faveur secrete jusqu'a ce que les circonstances permissent une protection declaree. Ces dispositions ne pouvaient echapper a la nation elle-meme, et elles ont du la tenir en defiance. "Votre majeste a donc ete constamment dans l'alternative de ceder a ses premieres habitudes, a ses affections particulieres, ou de faire des sacrifices dictes par la philosophie, exiges par la necessite; par consequent d'enhardir les rebelles en inquietant la nation, ou d'apaiser celle-ci en vous unissant a elle. Tout a son temps, et celui de l'incertitude est enfin arrive. "Votre majeste peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux qui pretendent reformer la constitution, ou doit-elle genereusement se devouer sans reserve a la faire triompher? Telle est la veritable question dont l'etat actuel des choses rend la solution inevitable: quant a celle, tres metaphysique, de savoir si les Francais sont murs pour la liberte, sa discussion ne fait rien ici, car il ne s'agit point de juger ce que nous serons devenus dans un siecle, mais de voir ce dont est capable la generation presente. "Au milieu des agitations dans lesquelles nous vivons depuis quatre ans, qu'est-il arrive? Des privileges onereux pour le peuple ont ete abolis; les idees de justice et d'egalite se sont universellement repandues; elles ont penetre partout; l'opinion des droits du peuple a justifie le sentiment de ses droits; la reconnaissance de ceux-ci, faite solennellement, est devenue une doctrine sacree; la haine de la noblesse, inspiree depuis long-temps par la feodalite, s'est exasperee par l'opposition manifeste de la plupart des nobles a la constitution, qui la detruit. "Durant la premiere annee de la revolution, le peuple voyait dans ces nobles des hommes odieux par les privileges oppresseurs dont ils avaient joui, mais qu'il aurait cesse de hair apres la destruction de ces privileges, si la conduite de la noblesse depuis cette epoque n'avait fortifie toutes les raisons possibles de la redouter et de la combattre comme une irreconciliable ennemie. "L'attachement pour la constitution s'est accru dans la meme proportion; non-seulement le peuple lui devait des bienfaits sensibles, mais il a juge qu'elle lui en preparait de plus grands, puisque ceux qui etaient habitues a lui faire supporter toutes les charges cherchaient si puissamment a la detruire ou a la modifier. "La declaration des droits est devenue un evangile politique, et la constitution francaise une religion pour laquelle le peuple est pret a perir. "Aussi le zele a-t-il ete deja quelquefois jusqu'a suppleer a la loi, et lorsque celle-ci n'etait pas assez reprimante pour contenir les perturbateurs, les citoyens se sont permis de les punir eux-memes. "C'est ainsi que des proprietes d'emigres ont ete exposees aux ravages qu'inspirait la vengeance; c'est pourquoi tant de departemens se sont crus forces de sevir contre les pretres que l'opinion avait proscrits, et dont elle aurait fait des victimes. "Dans ce choc des interets, tous les sentimens ont pris l'accent de la passion. La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu d'embellir; c'est un etre auquel on a fait des sacrifices, a qui l'on s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause, qu'on a cree par de grands efforts, qui s'eleve au milieu des inquietudes, et qu'on aime par tout ce qu'il coute autant que par ce qu'on en espere; toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens d'enflammer l'enthousiasme pour elle. A quel point cet enthousiasme va-t-il monter, a l'instant ou les forces ennemies reunies au dehors se concertent avec les intrigues